L'Impératrice ouvrit de grands yeux. L'Empereur s'en aperçut et fronça d'abord le sourcil. Moi, j'avais envie de rire, car je songeais à la mystification de la Malmaison[104]. Napoléon reprit son sourire de bonne humeur et répéta:

—N'oubliez pas vos promesses, madame Junot... Ne sois pas jalouse, Joséphine; il n'est question que d'affaires de salon... et il alla lui tirer l'oreille.

Il partit le lendemain au point du jour pour la campagne d'Iéna. Avant son départ, il avait ordonné à tous les ministres de recevoir et de donner des fêtes. Il voulait que la nouvelle d'une victoire arrivât le lendemain d'un bal, pour qu'on pût dire que la bataille avait été livrée entre deux fêtes...

L'Impératrice avait aussi ses instructions; il y avait cercle, il y avait réception du corps diplomatique, et tous les matins on allait lui faire sa cour. C'est ici le lieu de parler des femmes de la Cour dans ce qu'elles offraient de ressources pour ce qu'on appelle le monde. Comme elles formaient d'ailleurs le fonds sociable de Paris, en parlant d'elles, je parlerai des femmes qui venaient chez moi, et formaient ma société plus ou moins intime.

Les deux premières en dignité, madame de Lavalette et madame de La Rochefoucauld étaient en partie nulles pour l'effet que voulait produire l'Empereur et le résultat qu'il voulait amener. Madame de Lavalette était belle, très-bonne, ayant un esprit doux comme son visage et sa voix, mais sans aucune fortune, et puis par elle-même aussi nulle qu'il était possible d'en trouver; pensionnaire enfin; et à trente ans, c'est trop tard.

Madame de La Rochefoucauld était fort spirituelle. Elle aurait tenu une excellente maison, j'en suis sûre; mais elle n'avait aucune fortune, excepté sa charge de dame d'honneur. Aussi n'était-elle maîtresse de maison que lorsqu'elle faisait les honneurs de la table des différentes personnes de service, soit au château, soit à Saint-Cloud, ou Compiègne, ou Fontainebleau.

La duchesse de Montebello, belle personne, ayant dans le monde une attitude aussi convenable que nulle autre à la Cour, femme d'un des hommes les plus renommés, non-seulement en France mais en Europe, pouvait par sa fortune et sa position avoir une maison agréable; mais le monde ne lui plaisait pas, et pourtant le monde l'aimait. Elle vivait dans sa maison, retirée, solitaire, ne voyant que quelques amis, et fort indifférente aux plaisirs bruyants, qu'elle fuyait, à moins que son service ne la forçât à les partager.

Madame de Thalouet avait une belle fortune; et de plus elle était une des dames du palais rétribuées. Elle aimait le monde. Elle était même plus jeune que son âge dans sa toilette. Ses yeux noirs et actifs disaient beaucoup de choses... Mais en tout j'aimais bien mieux sa fille qu'elle[105]. Madame de Thalouet était une de ces hauteurs d'argent que j'ai toujours eues en aversion.

Madame Marescot était bonne, essentielle même, et fort estimée dans le monde et par ses amis; mais ayant, comme alors les trois quarts et demi de Paris, une maison tout intérieure où l'on voyait une fois par an une présentation.

Madame la duchesse de Rovigo était belle; elle était parente de l'Impératrice, et dans une position qu'elle aurait pu rendre, si elle l'avait bien comprise, une des plus belles de l'Empire après celle de la souveraine; mais il n'en fut pas ainsi, et des raisonnements aussi faux qu'insensés lui firent prendre à gauche tandis qu'elle eût réussi avec triomphe d'une autre manière.—Elle était dame du palais, parente de Joséphine, femme de ministre, belle personne, bien née, riche; et tout cela ne fit pas d'elle une femme au-dessus de toutes les autres.—Elle aimait peu la causerie, mais en revanche beaucoup le bal et les joies de ce monde, pour lesquelles, au reste, elle était bien faite, car elle était bien belle.