Madame de Chevreuse eût été, dans les dames du palais, celle qui pouvait le mieux opérer cette fusion des deux partis que désirait l'Empereur et qu'il me recommandait toujours avec tant d'instances... Sa fortune immense, sa position, la maison déjà ouverte de sa belle-mère, l'autorité absolue qu'elle exerçait sur cette belle-mère qui l'adorait et sur la nombreuse société de l'hôtel de Luynes, tout lui donnait le pouvoir de faire ce miracle de fusion; et si l'on y ajoute son esprit si fin, si vif, son noble caractère, on peut avoir la certitude qu'elle aurait réussi. Mais pour cela il aurait avant tout fallu ce qui lui manquait, de la volonté de faire,—tandis qu'elle n'en avait qu'une, celle de tout détruire. Je parlerai plus tard de sa conduite à la Cour impériale, qu'il m'est impossible de blâmer, parce qu'on eut tort de vouloir la contraindre. Seulement je dirai que la forme fut trop acerbe; mais elle avait raison pour le fond.
Une femme charmante dans les dames du palais était madame de Rémusat; son caractère, son esprit, tout en elle attachait. Elle était distinguée en tout. Longtemps à la Cour impériale, auprès de l'impératrice Joséphine surtout et dans sa grande confiance, elle aurait pu écrire des Mémoires qui eussent été des chefs-d'œuvre précieux, rédigés par une plume comme la sienne. Très-avant dans la confiance de Joséphine, elle sut par son bon esprit lui faire prendre souvent une bonne détermination au lieu d'une fausse décision dans des choses de la plus haute importance. Sa figure, sans être belle, était agréable. On sentait qu'elle pouvait plaire, et beaucoup.
Elle a fait un ouvrage d'une haute portée, qu'a publié son fils. Cet ouvrage, qu'on croirait d'abord être la répétition de ce qu'avait écrit en cinquante volumes madame de Genlis, n'est la redite d'aucune autre pensée; c'est celle de madame de Rémusat, c'est sa création que cet ouvrage, et une création tout admirable. On trouve dans ce livre, au reste, tout ce qui était en elle.
J'aimais beaucoup madame de Rémusat[106].
Elle recevait quelques personnes chez elle: ce n'était pas une maison ouverte et bruyante; mais il y avait toujours quelques amis, des hommes de lettres, des hommes du monde aimant la causerie ou ayant de la bonté, et alors différant de la sottise qui bavarde toujours, laissant parler les gens d'esprit.
Madame de Nansouty, sœur de madame de Rémusat[107], et que je place ici parce que comme femme du premier écuyer de l'Impératrice elle faisait partie de sa maison, était encore une personne parfaitement aimable et généralement aimée. Bonne et pourtant spirituelle comme la femme la plus spirituelle de cette époque de madame du Deffant et de madame Geoffrin, où il y en avait un bon nombre, jamais elle n'a dit un mot qui coûtât une larme; et pourtant elle est bien amusante quand elle se moque de quelqu'un, mais jamais méchante!... C'est que son esprit a du cœur.
Elle chantait avec un grand talent, et une simplicité digne de ce même talent.
Madame de Montmorency était dame du palais de l'Impératrice, et dans la position de madame de Chevreuse pour arriver à cette fusion des partis. Elle était alors ce qu'elle est encore: une femme du monde très-aimable, connaissant ce même monde comme la patrie où elle a passé sa vie, et se riant de ses orages comme de ses joies. Ne croyant à rien de bon, et faisant continuellement du bien, elle a bien travaillé, je crois, à cette fusion, parce qu'elle a toujours témoigné de la reconnaissance à l'Empereur pour les biens non vendus qu'il lui a rendus. Madame de Montmorency avait bien une maison où elle recevait; mais ce n'était pas recevoir comme l'entendait l'Empereur. Cependant sa famille n'y mettait aucun obstacle, car M. de Breteuil venait fort souvent chez moi, et madame de Matignon[108] avait trop l'usage des Cours pour mettre une entrave à ce qui pouvait rendre un ancien éclat à la famille des Montmorency. Elle était bien spirituelle, madame de Matignon; elle était, comme sa fille, bien amusante et bien aimable.
Madame de Bouillé, également dame du palais, l'était aussi, à ce qu'on prétend. Je ne le puis affirmer. Elle était blanche, blonde et belle: voilà ce qu'on voyait parfaitement, et tout ce que j'en sais.
Madame de Mortemart[109], dame du palais comme sa belle-sœur, était une charmante personne, douce, polie et généralement aimée, non-seulement au palais, mais parmi les autres maisons des princesses, qui ordinairement étaient en hostilité avec la maison de l'Impératrice, je ne sais pourquoi, ni elles non plus, je pense.