Madame Duchâtel était, de toutes les dames du palais, celle qui avait le plus le goût du beau monde, excepté deux ou trois parmi celles que je viens de nommer, et à laquelle ce goût seyait admirablement: belle, élégante de tournure et de langage, spirituelle, parfaitement distinguée, madame Duchâtel était une de ces personnes rares à l'époque où elle entra dans le monde et que j'aurais voulu plus nombreuses; elle joignait à tous ces avantages que je viens de raconter des talents remarquables, chantant bien, jouant d'une force distinguée de la harpe. Elle était enfin une véritable femme de Cour et du monde comme de l'intimité. Je la voyais souvent, et toujours avec un nouveau plaisir.

Il y eut quelque temps parmi les dames du palais une femme que j'entrevis à peine parce qu'elle y demeura seulement pendant le temps de mon séjour à Lisbonne, lors de l'ambassade de M. d'Abrantès: c'est madame de Vaudé. Elle a pris depuis une haine absurde contre l'Empereur. Cela fut jusqu'à en faire une Clorinde; excepté qu'elle voulait non pas le combattre, mais l'assassiner!... Conçoit-on une telle aberration!... Ce qui prouve l'état de folie, c'est qu'elle alla trouver M. de Polignac pour lui proposer ce moyen honnête d'en finir; M. de Polignac la prit pour ce qu'elle est, et la renvoya en riant. C'est pitoyable. Je n'en parlerai pas davantage, n'ayant rien à en dire, car je ne l'ai pas connue personnellement. Ce que je sais, c'est que Napoléon l'avait nommée dame du palais, croyant qu'elle savait les bonnes manières aussi bien que madame de Montmorency.

Madame de Vaux, qui fut nommée dame du palais par une raison personnelle que j'ai entendu raconter, mais que j'ai oubliée, n'avait aucune fortune, ni une position marquée dans le monde d'alors, ni dans le précédent; c'était, du reste, une personne d'esprit et de politesse.

Il y avait ensuite madame de Luçay. Madame de Luçay était d'une grande recherche dans sa politesse du monde; et tellement qu'un jour elle me chercha querelle bien injustement sur une quintessence de manière qui eût été une chose incivile, si je m'y fusse conformée. Mais, à part cela, madame de Luçay, qui à cette époque avait une bien plus grande fortune que maintenant, possédait la belle terre de Saint-Gratien, à présent morcelée par la bande noire, et sur laquelle est construit en partie ce qu'on appelle les eaux d'Enghien. Elle recevait dans sa maison de Paris, et M. de Luçay et elle faisaient les honneurs de ces deux habitations avec beaucoup de bienveillance. Sans avoir un esprit transcendant, madame de Luçay avait de l'amabilité, qui aurait pu être de la grâce, si la manière exagérée dont elle accompagnait la moindre de ses paroles et même un simple bonjour n'avait détruit le commencement du charme. Je la voyais assez souvent, ainsi que M. de Luçay.

Sa fille, Lucie de Luçay, qui fut depuis madame Philippe de Ségur, fut, par une faveur spéciale, nommée dame du palais, sans être tenue d'en remplir les fonctions, parce qu'à son mariage c'était une jolie jeune fille aux yeux de velours noirs, à la taille svelte quoique petite. Sa voix était désagréable, mais son ensemble était celui d'une jolie femme; elle était spirituelle, mais dans le goût de sa mère, précieuse et maniérée.

Madame Octave de Ségur, dame du palais comme sa belle-sœur, était jolie femme, ainsi que je l'ai dit dans le Salon de madame de Bassano, où j'ai parlé d'elle assez longuement pour la faire connaître. Je la voyais, mais moins souvent que plusieurs autres. Elle-même n'aimait pas alors la société des femmes. Je ne sais si elle a changé.

Madame Auguste de Colbert, également dame du palais, était une des personnes les plus excellentes du château; douce, égale dans son humeur, polie comme il fallait l'être, ni plus, ni moins; elle avait une réputation parfaite et avec un grand mérite pour cela, car elle avait un mari qui, tout en étant le meilleur garçon du monde, était le plus mauvais des maris; non pas qu'il rendît sa femme matériellement malheureuse, mais il continuait sa vie de jeune homme: et Dieu sait ce qu'elle était, sa vie de jeune homme! Il était de nos amis fort intimes, et pour ma part je l'aimais comme un frère. J'ai voulu souvent le rappeler à une vie plus réglée, mais la chose était impossible: «C'est une seconde nature en moi,» me disait-il, lorsque je lui faisais une remontrance sur la nécessité de mieux régler son temps. Il estimait profondément sa femme, et son bon cœur lui a souvent fait regretter de n'être pas mieux pour elle. Aussi lorsque, dans les derniers temps de sa brillante vie militaire, il était à Paris, déjeûnant un peu plus qu'il ne fallait chez Tortoni, ou bien chez Véry, au lieu d'aller chez sa femme, il allait chez madame R..., chez madame H..., chez la duchesse de R..., enfin chez une de ses amies qu'il savait indulgente, et puis qui n'avait aucun droit sur lui... Il craignait le regard sévère de son beau-père, le comte de Canclaux, brave homme, intègre, plein d'honneur, et devant qui celui d'Auguste Colbert n'avait certes pas à rougir, mais qui imposait à son étourderie peut-être un peu trop prolongée.

Un jour Auguste Colbert dînait chez moi. Nous étions peu de monde. Il n'y avait que M. Alexandre de Girardin, monseigneur le cardinal Maury, M. de Narbonne, M. et madame de Braamcamp[110] et M. et madame de Rambuteau[111]. Madame de Rambuteau venait de se marier à un homme aimé et estimé de nous tous, et ce mariage faisait la joie de son excellent père. Comme j'étais de la famille, ce dîner était un peu pour témoigner aussi ma joie de cet événement. Auguste Colbert arrivait de la Silésie et était à Paris de la veille au soir. Comme il avait une grande amitié pour moi, il était venu me demander à dîner et une place dans ma loge à l'Opéra pour voir la Vestale, qui faisait fureur, et qui ferait toujours bien plaisir si les administrateurs de l'Opéra voulaient nous donner autre chose que des nouveautés qu'il nous faut écouter et applaudir sous peine d'être anathématisés, et cela parce que ce sont des nouveautés.

Mais comme je menais mes amis avec moi le soir à l'Opéra, je ne pus prendre Auguste. Et comme je ne me gênais pas avec lui, je le lui dis:

—Eh bien! tant mieux, me répondit-il, je vais faire chercher mon uniforme et j'irai, au lieu de m'amuser, dire bonjour à ce ministre de *****, quoique je ne l'aime guère, et, en attendant, nous disputerons l'abbé Maury et moi, aidé de M. de C...