Dès que le cardinal Maury fut rentré en France, il alla voir ses anciennes connaissances. Hélas! le cercle en était cruellement resserré! La mort, le malheur, tout avait contribué à détruire cet édifice de la société de France, son plus grand charme, à cette France, qu'on venait voir pour cette seule société quelquefois... Il fut voir madame de Simiane, madame de Lostanges, madame de Poix, si spirituelle et si charmante à la fois; madame de Beauvau, sa belle-mère, le type le plus parfait de l'amabilité française...; la marquise de Coigny, qui était encore agréable et rappelait combien elle l'avait été; madame de Vauborel, qui l'était un peu moins; plusieurs femmes, comme madame de Fausse-Landry et quelques autres, dont la conversation donnait un grand charme à une simple visite; madame Lebrun, qui avait vu tant de personnages différents et d'un si haut intérêt... Le cardinal retrouva bien une foule de ces personnes, mais avec un grand changement.—Au reste, madame de Beauvau, lorsqu'il fut la voir, lui dit un mot qui lui fit voir que le changement n'était pas d'un seul côté.
—Ah! madame, s'écria le cardinal... Comment! vous avez été assez bonne pour conserver mon portrait[117]!
—Oui, certainement, répondit la princesse avec cette politesse qui jamais ne la quittait, mais cependant avec une froideur que le cardinal dut comprendre... Mais je n'ai pas le bon exemplaire, le meilleur aujourd'hui est celui avant la lettre.
Le cardinal affectionnait particulièrement ma maison, et j'avoue qu'à part quelques défauts, qu'il eût été à désirer sans doute qu'il n'eût pas, c'était un homme d'une haute supériorité, mais seulement comme homme littéraire et orateur.—Il avait ensuite des formes extérieures vraiment repoussantes; son physique même avait une apparence de vulgarité au premier coup d'œil, qui donnait une sorte d'éloignement pour lui, surtout aux femmes, qui aiment tout ce qui est élégant et gracieux. Sa voix retentissante causait comme une secousse qui faisait vibrer les carreaux. Rarement cette voix proférait un compliment: aussi disait-on que j'avais ensorcelé le cardinal, car il ne cessait de m'en faire.
Pendant sept ans je l'ai vu tous les jours, excepté à ceux du cercle et des réceptions chez les princesses, et même, ces jours-là, il venait chez moi avant de retourner à l'archevêché, si j'avais été malade et qu'il ne m'eût pas vue au cercle. Aussitôt qu'il arrivait, un valet de chambre apportait un plateau qu'il déposait dans la pièce voisine, sur lequel était un verre, une carafe et un sucrier: le cardinal le voulait ainsi; cela l'ennuyait d'aller sonner à chaque instant; c'est qu'à chaque instant il buvait un verre d'eau sucrée. Je l'ai vu quelquefois vider trois grandes carafes de cristal dans la soirée, c'est-à-dire de sept à onze heures.
L'Empereur ne l'aimait pas, mais il s'en servait, parce qu'il le croyait dévoué, et en effet il l'était.
Le cardinal Maury était un homme supérieur, mais son beau talent ne fut pas le fruit de la Révolution; il n'est pas un homme de cette époque, quoiqu'il y ait marqué: la Révolution développa seulement de grandes qualités, qu'on avait jusqu'alors ignorées en lui. C'est ainsi qu'il fit voir le courage le plus remarquable devant la mort[118], lui dont l'état était la paix et la vie tranquille; quels que fussent les périls de sa position, comme le cardinal de Retz, il fut toujours à leur hauteur. Son esprit, lumineux et lucide, était à la fois ferme, vif et sage. La rapidité de son coup d'œil intellectuel, jeté sur une affaire, quelque compliquée qu'elle fût, y répandait bientôt la clarté... Peut-être son écorce était-elle épaisse et rude, mais non pas assez cependant pour que dans la conversation la plus ordinaire il ne jaillît de cet esprit, en apparence si acerbe, des mots, des anecdotes piquantes... Il contait bien, mais à sa manière, et son coloris ne serait peut-être pas bon à donner aux tableaux qu'on peindrait d'après lui; cependant sa conversation était d'un haut intérêt lorsqu'on savait la diriger, quoiqu'il n'eût rien de léger dans l'esprit. C'est l'homme de son époque[119] qui écrivait avec le plus de pureté et qui se connût le mieux en style. Quant à son caractère politique et privé, c'est autre chose... Le premier était incorruptible à l'appât des richesses, quoiqu'il fût fort avare; mais il avait de l'intégrité, et s'il faiblissait devant une séduction, c'était celle que lui offrait l'ambition satisfaite. Ayant peu de besoins pour lui-même, car il était négligé jusqu'au cynisme, l'argent n'ébranla jamais sa probité, qui ensuite était naturelle chez lui.
Quant à sa moralité comme homme privé et comme prélat, elle était, dit-on, peu sévère. Son langage, lorsqu'il racontait une histoire un peu leste, devenait quelquefois intolérable; il se permettait, même avec l'impératrice, des mots qui la faisaient rire aux larmes, mais qui déplaisaient fort à l'Empereur, dont ce n'était pas le genre.
Mais toutes ces ombres disparaissaient souvent lorsque les éclairs de son esprit éclairaient une conversation soutenue par lui. Il pouvait n'être pas un bon modèle à suivre, mais peut-être aussi cela venait-il de la difficulté de l'imiter.
Les autres personnes de mon intimité étaient également toutes remarquables. Parmi elles je citerai M. de Cherval, dont j'ai si souvent parlé dans mes Mémoires, pour essayer, mais bien imparfaitement, de donner une idée de son charmant esprit[120], de sa grâce en racontant, du charme répandu dans la plus petite anecdote racontée par lui... Comme je l'ai fatigué souvent de mes questions! comme je lui ai fait souvent répéter les histoires du règne de Louis XV, qu'il avait entendues dans son enfance, et puis ce qu'il a vu dans sa jeunesse, Voltaire, Rousseau, d'Alembert, Diderot, toute cette armée philosophique et tous ses antagonistes! comme il racontait avec charme dans nos soirées d'automne au Raincy les histoires de la Cour sous les premières années du règne de Louis XVI. C'est lui et ma tante la princesse de Comnène qui tous deux m'ont fait aimer Marie-Antoinette, que jusque-là je n'avais que vénérée... M. de Cherval est demeuré quinze mois sur le sol natal, qui, pour lui, n'était plus qu'une terre maudite et couverte de sang et de cadavres, mais la Reine vivait encore, il la voulait sauver! Hélas! il ne peut pas même prier sur sa tombe!...