M. de Cherval, ami de M. de Talleyrand, dont il est même parent, était comme lui grand-vicaire de Reims. Ils ont le même esprit, surtout lorsque M. de Talleyrand veut être aimable, c'est-à-dire qu'il consent à parler. Ils ont été ensemble au séminaire, puis ensuite grands-vicaires de Reims, et puis lancés tous deux dans les grands intérêts politiques de l'époque; tous deux suivirent une route différente. M. de Cherval demeura toujours attaché à la famille royale. M. de Talleyrand devint évêque constitutionnel!... Ils ne s'aimaient guère lorsqu'ils se revirent au retour de l'émigration. M. de Cherval ne revint en France qu'en 1800. M. de Talleyrand l'avait gagné de vitesse à cet égard, mais en cela seulement; il avait déjà servi deux gouvernements. Celui de 93 l'avait effrayé; ses yeux sentaient un peu trop le tigre: il s'en fut en Amérique. Ce fut là, à Boston, qu'un jour, traversant un marché, il fut obligé de s'arrêter pour faire place à une longue file de charrettes, toutes remplies de légumes; il s'amusa quelque temps à voir défiler ces charrettes, presque toutes conduites par de jeunes paysannes fort jolies... Dans un moment où les charrettes se trouvèrent de nouveau arrêtées, M. de Talleyrand jeta les yeux sur l'une des jeunes paysannes, qui lui parut plus belle et plus gracieuse que ses compagnes... Tout à coup une exclamation lui échappe!... elle attire l'attention de la jeune femme qui, vêtue comme les autres, et comme elles la tête couverte d'un grand chapeau de paille, paraissait être là comme une personne qui y vient tous les jours; en apercevant M. de Talleyrand, qu'elle reconnut, elle se mit à rire...

—Eh quoi! c'est vous? s'écria-t-elle.

—Vraiment oui, c'est moi! Mais vous, que faites-vous donc là?

—J'attends mon tour pour passer; je vais au marché vendre mes légumes. Dans le moment, les charrettes s'ébranlent, la paysanne fouette son cheval, et, donnant à M. de Talleyrand le nom du village où elle demeurait, elle lui demande instamment de venir la voir, et disparaît en le laissant surpris de cette étrange apparition.

Cette jeune femme était la plus élégante de la Cour de France... C'était madame de Latour-du-Pin[121], que depuis nous avons vue en France faisant le charme de la société de ses amis. Le moment de l'émigration l'avait trouvée jeune, brillante, remplie de talents ravissants, et, comme toutes les femmes ayant une place à la Cour, ne s'occupant que des devoirs de cette vie en dehors de la vie habituelle, où s'engouffrait le bonheur et tout ce qui le prépare. N'ayant jamais connu que les délices d'une grande existence, qu'on se figure ce que dut souffrir cette jeune femme en sortant des salons parfumés et dorés de Versailles, et se trouvant entourée non-seulement de sang et de massacres, mais de périls menaçant la tête de son mari, jeune comme elle, et d'un enfant au berceau!... Enfin, ils quittèrent la France; et alors, en fuyant ses bords sanglants, on était heureux!... et les enfants ne regrettaient plus même la demeure paternelle. Hélas! dans ces temps de désastres, rien n'était un asile contre la recherche des bourreaux qui avaient soif du sang innocent.

Les fugitifs abordèrent en Amérique, et furent d'abord à Boston. Là, se trouva une retraite pour eux. Mais quel changement pour la femme à la mode, jeune, jolie, gâtée par une louange continuelle sur sa beauté et ses talents[122]! M. de Latour-du-Pin adorait sa femme. Il ne lui reprochait pas ses succès; il en avait joui, car jamais ils n'avaient altéré ses devoirs. Mais à présent, sur la terre de l'exil, à quoi lui serviraient-ils? Une étude approfondie de la Bonne Fermière de M. Parmentier lui semblait préférable à un rondeau de Clementi[123] ou à la Coquette d'Hermann[124]. Tout en étant heureux de la voir échappée à tous ces périls qu'il avait tant redoutés pour elle, M. de Latour-du-Pin gémissait sur l'avenir de sa femme; mais, en bon père et en bon mari, il s'occupait à le rendre moins sombre que celui de beaucoup d'émigrés qui mouraient de faim, quand le peu d'argent qu'ils avaient emporté avec eux était épuisé. Il ne savait pas l'anglais; mais madame de Latour-du-Pin le parlait à merveille. Ils logeaient chez une dame Muller qui était une bonne bourgeoise américaine[125] pleine d'attention et même d'admiration pour madame de Latour-du-Pin. Son mari craignait pour elle l'ennui des conversations éternelles de cette femme. Quelle différence de celles de M. de Narbonne, de M. de Talleyrand, de cette fleur de la noblesse et de la bonne compagnie de France! Quand M. de Latour-du-Pin pensait à cette transition si triste et qu'il y pensait loin de sa femme, tout en labourant le jardin de la chaumière qu'ils allaient habiter, il lui venait au cœur une telle douleur qu'il n'osait lever les yeux sur sa femme en rentrant chez madame Muller, de peur de trouver les siens rouges et gros de larmes.

Cependant madame Muller lui secouait les mains et lui répétait toujours: Happy husband! happy husband[126]!

Enfin vint le jour de la translation de la famille fugitive de la maison de madame Muller dans la chaumière qui devait voir des jours au moins à l'abri du besoin!... Tout le domestique se composait d'un nègre qui devait être maître Jacques: jardinier, domestique et cuisinier! C'était cette dernière fonction que M. de Latour-du-Pin redoutait le plus de lui voir exercer!

Eh! qui n'a pas compris, dans tout le cours de notre Révolution, le malheur de souffrir de cette manière pour un être chéri! combien les privations qu'il supporte vous blessent le cœur! Comme vos yeux suivaient tous ses mouvements pour juger de ses impressions!... Ah! j'étais bien enfant à cette époque de nos malheurs, et ce souvenir[127] est cependant toujours aussi déchirant!...

Le moment du dîner approchait. M. de Latour-du-Pin fut dans son petit jardin pour cueillir quelques fruits. Il y demeura le plus longtemps qu'il put; en rentrant il demande sa femme et la cherche,... entre dans la cuisine,... ne voit qu'une jeune paysanne qui, le dos tourné à la porte, pétrissait un pain. Ses bras, nus jusqu'au-dessus du coude, étaient éblouissants de blancheur. M. de Latour-du-Pin fait un mouvement, elle se retourne... C'était sa femme!... ayant dépouillé ses robes de mousseline et de soie... pour revêtir, non pas un habit de paysanne pour jouer la comédie, mais bien pour servir à une vraie fermière. En apercevant son mari, elle rougit, et joignant les mains:—Oh! mon ami, lui dit-elle, ne vous moquez pas de moi!... Je suis aussi habile que madame Muller!