M. de Latour-du-Pin, trop ému pour pouvoir parler, la prend dans ses bras... l'interroge... Il apprend que, pendant qu'il la croyait livrée au désespoir, elle avait employé ce temps beaucoup plus utilement pour le bonheur de leur avenir. Elle avait pris des leçons de madame Muller et de ses domestiques, et en six mois elle était devenue une très-bonne cuisinière, une ménagère parfaite... et avait dévoilé toute une nature angélique et une âme d'une grande force...
—Si vous saviez comme c'est facile, mon ami[128]! dit-elle à son mari. Ce qu'une paysanne met quelquefois un ou deux ans à comprendre, l'est d'abord par nous!... Maintenant nous serons heureux. Vous ne craindrez plus l'ennui pour moi... et moi je n'aurai plus vos doutes à supporter sur mon habileté, dont je vous donnerai des preuves, ajouta-t-elle en souriant... Allons, vous devez nous donner une salade, je vais achever mon pain pour demain. Mon four est chaud. Nous avons aujourd'hui le pain de la ville; mais désormais ce soin-là me regarde.
À partir de ce moment, madame de Latour-du-Pin fut ce qu'elle avait promis. Elle voulut de plus aller elle-même au marché de Boston vendre ses légumes et ses fromages à la crème! Ce fut dans une de ces courses que M. de Talleyrand la rencontra... Le lendemain, il fut la voir et il la trouva au milieu de ses poules, de ses pigeons, de sa basse-cour... Enfin, elle était, je le répète, ce qu'elle avait promis d'être. De plus, ce genre de vie avait été salutaire pour elle. Son travail était moins rude, au fait, que trente nuits passées au bal dans un hiver. Sa beauté[129], qui était remarquable dans la galerie de Versailles, était devenue éclatante dans sa chaumière du Nouveau-Monde. M. de Talleyrand le lui dit.
—Vraiment! répondit-elle naturellement et sans rougir, vraiment! le trouvez-vous? J'en suis ravie, une femme tient toujours un peu à ses avantages personnels.
Dans ce moment le nègre entra dans le petit parloir avec sa casaque toute déchirée au milieu du dos. Il se met devant madame de Latour-du-Pin et lui dit:
—Maîtresse, raccommode casaque à moi, qui vient de déchirer.
Et sans interrompre la conversation, madame de Latour-du-Pin prend une aiguille et raccommode la casaque du nègre tout en causant avec un charme de simplicité vraiment touchant.
Le souvenir de cette petite aventure avait un moment frappé M. de Talleyrand: aussi la racontait-il avec un accent tout particulier qui avait vraiment de l'éloquence du cœur. Qu'on juge avec son esprit ce que cela devait produire! Voilà où M. de Talleyrand est unique.
C'est aussi dans sa parole, dans sa manière de construire ses phrases. J'ai longtemps cherché quel était le mécanisme de cette conversation, toute composée de riens ou de choses souvent ordinaires, car nous n'avions pas toujours de bonnes fortunes comme l'histoire de madame de Latour-du-Pin; mais ce mécanisme, je ne l'ai pas trouvé. Il n'existe pas; c'est l'art naturel de parler, inculqué dès l'enfance à ceux qui en font usage, leur bon goût personnel leur enseignant plus tard l'usage qu'il en fallait faire. Ils ne savaient aucunement se donner ce que nous cherchions à découvrir en eux; et lorsque l'Empereur voulut former des maisons et des sociétés, il créa bien des maisons où l'on recevait... mais des causeries, il n'en créa pas là où elles n'existaient pas avant lui. Aussi qu'arriva-t-il? C'est qu'à sa chute tout tomba avec lui.
Parmi les hommes d'esprit que je voyais souvent, il en était un qui ne venait guère chez moi que le matin... ou, s'il venait dîner, c'était pour partir immédiatement après. Le cardinal ne l'aimait pas, et il le savait. Cet homme était Dussaulx.