Dussaulx avait été non pas révolutionnaire, mais peut-être plus que cela, parce que, comblé par les financiers et les receveurs-généraux, il avait écrit, à l'époque où les malheurs de la France étaient à leur comble, des choses qui font frémir sur la haute finance, à laquelle il était redevable du peu qu'il avait. Mon père l'avait obligé en lui prêtant de l'argent à son entrée dans le monde, et sa reconnaissance fut aussi longue que sa vie. Ma mère, accoutumée à accueillir tous ceux que mon père avait accueillis, reçut Dussaulx lorsqu'après avoir été[130] fructidorisé, à ce que je crois, il revint à Paris après avoir vécu longtemps caché; mais un jour, le prince de Chalais, ami de ma mère, se trouvant chez elle avec Dussaulx, répéta à ma mère le propos écrit et imprimé par lui!... Ce propos, trop infâme pour que je le répète ici, nous fit horreur!... Il ne l'avait que trop écrit!... mais il en avait du remords, et depuis il écrivit beaucoup sur Robespierre, et attaqua le comité de Salut public avec une verve qui versa encore plus de haine sur les chefs de la sanglante tyrannie populaire... Après le 9 thermidor, il se mit avec Fréron, autre homme de l'époque, chantant la palinodie après la chute des siens... Leur journal était une feuille périodique appelée l'Orateur du peuple... Le Véridique ensuite fut rédigé par lui...

Dussaulx était un des hommes les plus habiles, pour critiquer un livre, que j'aie connus, Hoffmann et M. de Feletz exceptés... Il y avait une moquerie sérieuse et consciencieuse dans la critique de Dussaulx, qui portait un coup mortel à celui qu'il frappait. Sa critique était terrible, parce qu'elle était toujours juste. Comme son esprit était fort remarquable, il ne manquait pas de saisir le côté ridicule de la pièce ou du livre, et il partait d'un point vrai. Il lisait avant de faire son article, et ne chargeait pas, comme je sais que font beaucoup de critiques, un secrétaire de lire pour eux, ou bien une maîtresse, une femme, une sœur dont les unes s'endorment quelquefois sur le livre qu'elles ne comprennent pas, et l'autre ne lit pas toujours ce qu'il doit lire pour faire son extrait. Dussaulx était critique comme Colnet, par exemple... Voilà encore un critique qui connaissait les devoirs d'un critique; il savait, comme Dussaulx et comme Salgues[131], aussi dire du mal du livre sans dire du mal de l'auteur: il est vrai que c'est la chose difficile en critique. Rien n'est plus aisé à mettre au bout de sa plume que des sottises grossières et très-souvent mensongères; mais une critique saine, éclairée, voilà ce qui prend un temps qu'on ne veut pas lui donner. On va en chemin de fer sur la route de la critique... Il suit de là qu'on ne voit et qu'on n'entend pas ce qu'on lit et ce qu'on écrit, et que souvent on parle à faux d'une chose qui n'est même pas dans votre livre. Cela m'est arrivé à moi, ainsi vous pouvez m'en croire.

Dussaulx était sévère dans ses critiques; il était judicieux, et son style était remarquable; mais pas toujours, il était inégal... Il travaillait, à l'époque où je le voyais, au Journal des Débats, qui s'appela ensuite Journal de l'Empire... Plusieurs écrits détachés sur la Révolution ont ajouté à sa réputation littéraire, entre autres un fort court, mais étincelant de beauté, intitulé Robespierre dévoilé... Chénier avait Dussaulx en horreur. Il l'appelait un frère perfide.

Chénier ne venait pas chez moi, et à mon grand regret. Je ne voyais en lui que l'homme de lettres, le poëte, et non pas le Caïn que le parti contraire s'obstinait à trouver dans cet homme. Je le voyais dans une maison tierce, et assez souvent. Une fois j'eus le malheur de prononcer son nom devant M. d'Abrantès; il me regarda avec colère, et me dit:—Rappelez-vous que jamais l'homme qui a fait ce vers:

Le tyran dans sa cour remarqua mon absence, etc.[132]

n'entrera de mon consentement dans ma maison.

Je me le tins pour dit.

Un autre homme de talent, que je voyais beaucoup avant son malheur, c'était Legouvé[133]... J'aimais à la fois son talent et son esprit, tous deux avaient une sorte d'abandon qui me plaisait; il ne préparait jamais sa conversation, comme beaucoup d'hommes de lettres de son temps. Il avait pour ses ouvrages des prédilections incroyables. Croirait-on qu'une pièce qu'il préférait à tout ce qu'il avait fait était une certaine œuvre faite en commun d'abord avec Laya, qu'il aimait tendrement, intitulée:

«La mère des Brutus à Brutus son mari, en revenant du supplice de ses fils.»

Le sujet et le titre étaient réclamés par Legouvé comme son bien, et il entrait dans des fureurs comiques lorsque je lui disais que personne ne les lui disputerait...