Legouvé était le plus excellent des hommes, d'un caractère doux et rêveur. En lisant ses ouvrages, on reconnaît ce type particulier de son talent; nullement affecté dans sa conversation, d'une société aimable et sûre, d'une rare bonté, son commerce avait des charmes qu'on trouvait rarement alors dans celui des autres gens de lettres; ils étaient gourmés dans leur manière d'être. Qu'il était amusant lorsqu'on voulait lui faire dire du mal de ceux qui l'avaient critiqué! Il ne comprenait pas la haine ni la vengeance. La Harpe avait été indigne pour lui dans sa critique de la Mort d'Abel, qui après tout avait un grand charme, je l'avoue, et non-seulement à la lecture, mais à la représentation. Eh bien! Legouvé n'aimait pas qu'on dît du mal de La Harpe devant lui!

On trouvait du calme, du repos dans les scènes primitives et patriarcales de la mort d'Abel, qui nous reportaient aux premiers jours du monde dans un moment où les chemins étaient encore couverts de proscrits, les places publiques de sang innocent, et les prisons remplies de victimes. On trouvait une sorte de fraîcheur dans la peinture de ces mœurs de nos premiers pères, à côté des premiers sentiments de la haine surtout, apparaissant tout à coup avec ses douleurs, ses jalousies, ses vengeances et toutes les passions honteuses qui dérivent d'elle... Mais elle ne tient qu'une place dans la pièce de Legouvé; on voit qu'il trouvait bien plus de plaisir à faire les scènes champêtres et les scènes d'amour et de paix que les querelles violentes. La catastrophe[134] est horrible.

Legouvé étant un jour à Bièvre, chez moi, en admirait la belle vallée, depuis Jouy jusqu'à Virginie... Il me dit qu'il voulait faire une idylle sur la vallée de Bièvre; il était alors midi: il part... demeure trois ou quatre heures absent, et revient avec une pièce de quarante à cinquante vers, l'une des plus charmantes choses qu'il ait faites, même en y comprenant le Mérite des femmes, cet ouvrage qui eut un si prodigieux succès, que Legouvé, toujours simple et naturel et d'une grande modestie, quoiqu'on ait dit le contraire, contestait fort plaisamment. Je ne sais ce que devint cette idylle écrite au crayon, et qui ne fut pas autrement revue; ce fut M. d'Abrantès qui la prit.

Sa tragédie d'Epicharis a de grandes beautés; il y a mis de son âme, qui était belle, noble et généreuse. Tacite lui a fourni le texte et une partie des incidents; mais encore dans Epicharis on retrouve cette pureté de diction que Legouvé a toujours eue pour première qualité de son talent.

Le Mérite des Femmes, et je dois le dire, toute femme que je suis, était sans doute un ouvrage parfaitement fait; mais il avait un défaut sur lequel il était fort curieux de nous entendre discuter ensemble; c'était la perfection des noms qu'il chantait. C'est partout des stations à faire. Il n'y a pas un nom qui ne demande une prière; la perfection partout, enfin!

—Mais que vouliez-vous que je fisse, dès que je chantais les femmes? me disait-il tout ébouriffé de me voir prendre parti contre lui parce qu'il nous présentait trop parfaites, nous autres femmes... Je ne pouvais chanter que des vertus!

Il avait raison; mais j'aimais à le pousser non pas pour le mettre en colère, mais pour qu'il sortît un peu de son caractère. Et cet effet avait toujours lieu lorsque je lui disais:

—Legouvé, il faut faire un ouvrage pour pendant à votre Mérite des Femmes. Il faut faire les Crimes des Femmes... Vous y mettrez Catherine II, Élisabeth, Christine, Tullie, Messaline, Agrippine, Marie et Catherine de Médicis...

—Assez, assez! s'écriait-il alors en se levant et frappant dans ses mains. Pour Dieu, laissez-moi respirer après cette nomenclature de monstres...

—Attendez, je n'ai pas fini... Et je reprenais: Jeanne de Naples... la Cenci... Marie Stuart!..