Oh! alors, ici il entrait dans une vraie colère... c'était entre nous un sujet interminable de dispute. Lui voulait canoniser Marie Stuart; mais moi, je la vois ce qu'elle est, une ravissante créature, sans doute, mais coupable, non-seulement de tenir une conduite irrégulière, mais d'avoir connu l'assassinat de son mari Darnley. Plaisanterie cessante, je soutenais une thèse facile à discuter, parce qu'elle était juste.

Legouvé fut perdu pour ses amis même avant sa mort. Cet esprit si doux, si aimable, s'altéra et devint presque nul!... Des chagrins, des malheurs dont la blessure[135] cachée par lui versait goutte à goutte le sang de la plaie dans l'âme, lui causèrent un dérangement total dans ses facultés intellectuelles. Il se retira du monde. Cet adieu fut pénible à tous ceux dont il était aimé... Cependant il redevint encore lui; quelquefois on le retrouvait encore. Mais un jour, étant à la campagne chez mademoiselle Contat (alors madame de Parny), il tomba assez malheureusement pour que cette chute amenât le dérangement total de ses facultés.—Il perdit la raison, mais toujours par une cause spéciale et qui a sa source dans la chaleur de son âme, la bonté de son cœur. S'il eût été moins aimant, il vivrait encore peut-être.—Un homme de lettres, de cette même époque que Legouvé, et qui vit encore tandis que sa victime est dans la tombe, pourrait, s'il le voulait, donner de curieux détails sur la cause de la folie du malheureux Legouvé... J'avoue que cet homme, quelque esprit qu'il ait, m'a toujours déplu, en raison de l'affection que j'avais pour Legouvé[136]...

Avec Legouvé, je voyais aussi Lemercier chez moi... C'était le même esprit, doux et charmant dans la conversation, mais avec plus de trait, si l'on peut dire ce mot tout français et qu'on ne pourrait traduire. Lemercier était aussi plus profond, et en même temps il est parfaitement aimable; il avait de cette amabilité sociale d'autrefois et les plus douces manières. Sa causerie reposait et attachait en même temps. Il contait surtout admirablement, avec un sotto voce parfaitement harmonieux. Sa figure était agréable, sans être belle; sa taille petite et son ensemble maladif, comme il l'était en effet presque toujours. Il disait les vers avec une bonne diction, mais une lettre qu'il ne pouvait pas bien prononcer (L) donnait quelque chose d'étrange à sa diction. Il avait eu une querelle avec l'Empereur, et l'on prétendait que cela devait m'empêcher de le voir.

—Pourquoi donc cela? répondis-je; si M. Lemercier parlait mal de l'Empereur devant moi, je comprends que sa présence serait inconvenante dans ma maison. Mais il a trop bon goût et moi aussi pour que la conversation ne tourne pas vers un autre sujet que celui-là.—

En effet, jamais Lemercier ne m'a parlé de l'Empereur. Un jour il me dit:

—Il faut que je vous lise une pièce de moi qu'ils ne veulent pas jouer aux Français.

—C'est donc à faire un aussi beau vacarme que Pinto?—Il sourit... il ne pouvait se fâcher, il connaissait mon opinion sur Pinto, que je regardais dès lors comme un chef-d'œuvre dramatique.

—Si je donnais ma pièce, on sifflerait encore plus qu'à Pinto.

—Ce n'est pas possible.

—C'est vrai; mais ici, il y a des capucins, des cardinaux... on a ramené le clergé et toutes ses bannières... Jugez quels cris on pousserait, joints aux sifflets, en admettant que la censure laissât passer l'ouvrage.