—Eh bien! venez nous la lire; ici vous êtes sûr d'être jugé ce que vous êtes, un homme de talent et de mérite. Nous n'avons pas de partialité de parti.

Il ne voulut qu'un auditoire peu nombreux. Il vint la lire lui-même, et sa pièce eut un grand et beau succès.

C'était la Journée des Dupes, belle composition, non-seulement dramatique, mais politique et morale. Je n'ai pas entendu de pièce qui, à la lecture, m'ait autant amusé que celle-là.—

Les artistes que je voyais dans mon intimité étaient tous aimables et sociables, à part leur talent et leur spécialité. C'étaient Garat, Crescentini, mademoiselle Duchamp, Nadermann, Frédéric Duvernoy, Boïeldieu, Nicolo-Isouard, Dusseck, Steibelt, Drouet, Libon, Hulmandel, et une foule d'autres noms également connus.

Garat, Nadermann, Steibelt, Crescentini et Libon étaient les plus assidus chez moi. Steibelt était mon maître de piano et Libon m'accompagnait; il accompagnait aussi mes enfants.

Garat a été fort connu comme chanteur de romances, mais non pas comme il aurait fallu qu'il le fût comme homme du monde. Garat était fort spirituel; il avait une tournure de phrase que je n'ai vue qu'à lui, et cette originalité avait d'abord du piquant et presque toujours du charme. Jamais je n'ai eu Garat pendant toute une soirée chez moi sans qu'il laissât échapper un mot spirituel, fin et très souvent mordant. Quelle ravissante manière de chanter! comme cet homme accentuait!... comme il comprenait Gluck!... Il avait toujours quelque histoire sur Gluck, ou sur Mozart, ou sur Beethoven. Une particularité du caractère de Garat, c'est la bonne foi avec laquelle il reconnaissait le talent dans autrui; ainsi Crescentini, lorsqu'il chantait, trouvait toujours Garat au bout du piano l'écoutant avec l'admiration la plus profonde.

—Voilà du chant! disait-il un jour, après avoir entendu chez moi chanter à Crescentini le bel air: Ombra adorata aspetta; voilà comme on chante...

Nourrit le père, qui était bien loin de chanter et surtout de jouer comme son fils, débuta vers ce même temps dans je ne sais plus quelle pièce, et dans le Devin du Village[137]. Garat me demanda la permission de me l'amener pour me le faire entendre. Il chanta, sa voix était ravissante, mais il ne me fit aucune impression... Garat était sur des charbons ardents:

—Comment chantes-tu ce morceau? disait-il en faisant grimacer encore plus sa figure de singe. Il se mettait alors en attitude et chantait:

Je vais revoir ma charmante maîtresse,
Adieu plaisirs, grandeurs, richesse, etc.