SALON DE CAMBACÉRÈS
SOUS LE CONSULAT ET L'EMPIRE.
On a beaucoup parlé du Salon de Cambacérès, et c'est abusivement. On croit toujours que les gens qui donnent à dîner ont un salon, et qu'ils reçoivent, et, dans le fait, il en est ainsi habituellement; mais chez Cambacérès, ce n'était pas cela; et sa maison avait, à cet égard, un aspect que nulle autre n'avait à Paris.
Cambacérès était un homme d'esprit, d'un esprit agréable même, et racontant avec une finesse toujours amusante: c'était un homme du bon temps enfin. Il avait toujours vu la bonne compagnie; s'il en avait fréquenté de mauvaise, elle ne l'avait pas gâté, et je l'ai toujours vu le même, soit qu'il fût avocat consultant, et pas trop riche, car il était honnête homme, allant dîner chez M. de Montferrier, son cousin; soit qu'il fût second Consul, tout occupé des soins de donner une législation à un peuple qui en avait besoin; soit qu'il fût enfin archi-chancelier de l'Empire, et l'un des grands dignitaires entourant ce trône plus grand que celui de Charlemagne[103]. Il était toujours sérieux, faisant une grimace au lieu de sourire, et n'aimant pas le monde, quoiqu'il y fût très-bien et qu'on l'y désirât; mais sa figure, naturellement l'antipode d'une joie franche et rieuse, comme celle de notre gai pays de Languedoc, lui donnait aussi la crainte, je crois, d'être un repoussoir pour une franche gaieté. Cependant il racontait souvent des histoires fort crues, et alors c'était avec un sourire qui déplaçait à peine ses lèvres; mais on voyait qu'il y avait une pensée intérieure au-delà de celle exprimée par la parole, et en tout, pour qui voulait connaître Cambacérès, sa physionomie était un miroir assez fidèle pour guider dans cette étude.
La taille de l'archi-chancelier était au-dessus de la moyenne; il n'était pas voûté lorsqu'il est mort; et en 1820, il était ce que je l'avais vu vingt ans plus tôt. Sa tournure avait toujours une gravité magistrale toute vénérable; la main droite dans son gilet, tenant à la gauche une canne faite d'un très-beau jonc, à pomme d'or; vêtu d'un habit de drap brun, des bas gris ou noirs, avec des souliers à boucles; des culottes noires; frisé et poudré, comme nous l'avons toujours vu, et pouvant dire avec M. le duc de Gaëte: J'ai traversé la Révolution avec ma coiffure! Cette coiffure, surmontée d'un chapeau rond, d'une forme passée de mode depuis dix ans, voilà comment M. de Cambacérès allait à pied dîner, presque tous les jours, chez M. le marquis de Montferrier, en 1798 et 1799; il passait sous les fenêtres de la maison de ma mère, et toujours dans ce même équipage. Quelquefois, et cela quand il pleuvait, il remplaçait la canne par le parapluie; mais la dignité de sa démarche n'en recevait aucune atteinte, et il était tout aussi lent et compassé, même sous son parapluie, que sous l'habit de velours et le chapeau aux vingt-cinq plumes qu'il portait au couronnement.
J'ai parlé de Cambacérès à cette première époque, pour prouver que ce n'étaient pas ses grandeurs qui l'avaient changé; il avait toujours été le même. Le velours et l'hermine ont trouvé tout de suite un homme fait pour eux. Cela se rencontrait rarement dans ce temps-là, et j'en ai vu bon nombre, le jour même du couronnement, qui allaient au galop, dans les grandes salles de l'Archevêché, ayant leur queue de moire ou d'hermine sur le bras.
Ainsi donc, lorsqu'en 1801, Cambacérès se promenait, à pas réglés, au Palais-Royal, au milieu des personnes de joie qui alors s'y trouvaient, il ne faisait que suivre ses vieilles habitudes. Quant à l'habit brodé, la manchette de point d'Alençon, ou de Malines, ou de Valenciennes, ou de point d'Angleterre, tout cela selon les quatre saisons; quant à la brette, les bas de soie et les boucles à diamants, remplaçant l'habit brun et le chapeau rond, il les portait toujours, parce que, disait-il à l'Empereur, il fallait faire prendre cette habitude, même aux jeunes gens. Aussi le malheureux Lavollée, son propre neveu, le suivait-il en habit habillé en soie violette, manchettes de dentelles, l'épée, le chapeau à trois cornes, enfin tout le harnachement, excepté les cheveux courts et sans poudre qui révélaient le jeune homme. Quant à d'Aigrefeuille, Monvel, le marquis de Villevieille, qui disait si admirablement les vers, M. de Montferrier, toute la cour archi-chancelière, enfin, elle semblait faite pour l'habit habillé.
Cambacérès, aussitôt qu'il fut second Consul, voulut que sa maison fût la meilleure de Paris; et ce fut, en effet, la seule, pendant quelque temps, qui fît le sujet de l'étonnement des étrangers qui, en arrivant à Paris, s'attendaient encore à trouver les dîners civiques au milieu de la rue, les hommes en carmagnole, et les femmes en bonnet rond; mais ce cuisinier, si fameux d'abord, parce qu'il y avait moins de points de comparaison, devint tout simplement un artiste culinaire, comme il y en avait alors deux cents dans Paris. La maison elle-même du second Consul, et de l'archi-chancelier ensuite, fut l'égale de celle des ministres, et fut bien inférieure même à plusieurs de nos maisons tenues sur un pied bien autrement grand et avec bien plus de luxe. Cambacérès donnait à dîner; mais, excepté ces jours-là, sa maison avait porte close: cela donnait de l'humeur à l'Empereur.
Le mardi et le samedi étaient les jours de l'archi-chancelier. On recevait ordinairement son invitation le mercredi matin, si l'on y avait été le mardi soir; et le dimanche matin, si l'on y avait été le samedi: c'était ponctuel. On devait arriver le jour invité à heure fixe; car jamais on n'attendait, et lorsque l'heure était pour cinq heures et demie, comme cela fut pendant les premières années du Consulat, il fallait être chez Cambacérès à cinq heures vingt minutes, pour ne pas arriver trop tard. Sous l'Empire, il engageait pour six heures précises; il fallait alors arriver ponctuellement à six heures moins un quart, sous peine de le trouver de mauvaise humeur; car il attendait quand la personne était une femme marquante. Il fallait aussi faire grande attention à sa toilette; l'hiver mettre des diamants, du velours, du satin, une robe riche enfin; alors il était content, et ne faisait pas revenir éternellement une parole détournée sur l'oubli des femmes relativement au cérémonial.
Un samedi, le grand jour de l'archi-chancelier, madame de la Rochefoucault, alors dame d'honneur de l'impératrice Joséphine, vint faire une visite à Cambacérès. Probablement que sa toilette ne lui plut pas, car il s'approcha d'elle, et dit avec un accent particulier d'ironie:
—«Vous avez là, madame, un négligé charmant!»