Le lendemain le roi de Prusse alla dîner à la Malmaison, et cette journée fut plus pénible que celle de la veille; car avec le roi de Prusse Joséphine était contrainte, et elle-même m'avait dit qu'elle souffrait toutes les fois que la conversation se prolongeait... Ses fils se permirent ce même jour une facétie d'écolier assez peu spirituelle et je m'étonne qu'elle ait pu être commise par les deux fils du roi. Un pauvre Anglais bien embarrassé avait été engagé à dîner par l'Impératrice. Absorbé dans la contemplation d'un tableau de Raphaël, il oubliait devant lui le dîner et les heures. Lorsqu'on annonça qu'on avait servi, l'Anglais n'entendit pas. Les jeunes princes l'enfermèrent dans la galerie dont les issues ne lui étaient pas connues. Le pauvre homme attendit d'abord, mais la faim le pressant et n'entendant aucun bruit, il frappa d'abord doucement, ensuite plus fort, enfin il fit du bruit, et l'on s'aperçut alors qu'au lieu de s'être perdu dans le parc, ce qu'on croyait, l'Anglais avait été mis en prison par LL. AA. RR. Ce fut du moins ce qu'on me raconta le lendemain lorsque j'arrivai au château.

Joséphine était déjà fort souffrante, lorsque des articles de gazettes achevèrent de l'accabler. Un journal eut la lâcheté d'attaquer la reine Hortense avec une telle haine, et si peu de mesure dans cette haine, que je ne sais comment on peut se livrer à un aussi grand scandale par pudeur pour soi-même. L'Impératrice me fit dire d'aller à la Malmaison, et me montrant le journal, elle me dit de parler de ce fait à un de mes amis fort influent... Elle pleurait avec un tel déchirement qu'elle me fit mal... Je tâchai de la consoler; mais moi-même j'étais irritée contre ces hommes lâches et méchants que le malheur ne pouvait désarmer. Et savez-vous sur quel sujet cet article était fait? C'était sur le corps de son pauvre enfant!... sur le petit Napoléon, mort en Hollande, le seul de cette race qui promettait une si grande lignée qui eût été déposé sous les vieilles voûtes de Notre-Dame; on l'en avait arraché ignominieusement, on l'avait porté par grâce dans un autre cimetière... Ainsi se renouvelaient les horreurs de 93!... et nous étions en 1814!... aux premiers jours d'une Restauration.

Avant de quitter l'Impératrice, je voulus détourner ses idées de cette lugubre image, et je lui parlai de lord Cathcart, dont le noble caractère en cette circonstance est digne de louange. Je lui demandai quel jour elle le voulait voir.

—«Eh bien, me dit-elle, venez déjeuner et passer la journée après-demain 28, le temps est admirable, et nous irons au butard.»

Nous causâmes encore quelque temps, et, en la quittant, je la laissai plus calme. En nous promenant dans la galerie, je vis un Richard dont le sujet me plaisait, je proposai à l'Impératrice de faire un échange avec elle, et de lui donner un petit Luini[102] pour le Richard. Elle y consentit, et je la quittai très-peu alarmée pour sa santé.

Je vins le surlendemain à dix heures avec lord Cathcart, et je me disposais à descendre, lorsque M. de Beaumont vint sur le perron, et me dit que l'Impératrice était dans son lit avec la fièvre, et que le vice-roi était également malade. On attendait l'empereur de Russie, car la maladie était venue si promptement, qu'on n'avait pas eu le temps nécessaire pour le faire avertir... Je laissai mon petit tableau à M. de Beaumont, et lord Cathcart et moi nous revînmes à Paris, lui bien contrarié de n'avoir pas vu l'Impératrice, et moi frappée d'un vague pressentiment qui me serrait le cœur!

Hélas! il n'était que trop vrai! Le lendemain, l'impératrice Joséphine n'existait plus!...

Cette mort frappa tout le monde d'une sorte de terreur... Il y avait dans la vie de cette femme un rapport constant avec l'existence de l'homme providentiel qui avait régné sur le monde... Le jour où cette puissance s'éteint... l'âme de cette femme s'éteint aussi!... Il y a dans ces deux destinées un mystère profond que la main de l'homme ne pourra dévoiler, mais que l'intelligence comprend.

Il est de fait que Napoléon le sentait dans son cœur... Aussi l'a-t-il dit à Fontainebleau; et lorsque le malheur l'accablait, lorsque la perfidie l'entourait, lorsque l'ingratitude se montrait à lui hideuse et sans pudeur, alors il s'écria dans l'angoisse de son âme:

—«Ah! Joséphine avait raison! en la quittant, j'ai quitté mon bonheur!...»