Je rayai cinq ou six femmes qui auraient déplu à l'Impératrice et les remplaçai par d'autres plus agréables pour elle comme pour nous: l'archi-chancelier la lui présenta telle que je la lui avais corrigée; le lendemain il revint chez moi en sortant de chez l'Impératrice. Le jour était fixé; il était singulier: c'était le premier de l'an.
Ce bal fut un des plus ennuyeux que j'aie vu de ma vie, et cependant tout y était bien en apparence. Les femmes, jeunes, jolies et très-parées; les rafraîchissements abondants et recherchés, la politesse du maître de la maison extrême et même avec une nuance de galanterie à laquelle on était d'autant plus sensible qu'on y était peu habitué, car avec toute sa politesse il y avait de la sécheresse dans sa nature. Enfin, malgré tout ce qui devait contribuer à faire de cette fête une fête agréable, elle était languissante; c'est que le maître de la maison était un vieux garçon, sérieux, ne riant jamais, s'informant avec exactitude si l'on avait froid, si on avait pris des biscuits glacés ou bien une autre friandise que nul autre dans Paris ne faisait comme son officier, mais ne s'inquiétant pas du tout si les jeunes personnes dansaient, si on s'amusait enfin; et le plus bel ornement d'un bal c'est la joie.
—«Ce bal est lugubre, me dit l'Impératrice dans un moment où l'archi-chancelier était loin d'elle... Nous commençons mal l'année... C'est surtout pour moi qu'elle sera plus triste que les autres, ajouta-t-elle plus bas.»
Je la regardai... elle avait les yeux pleins de larmes.
—«Au nom de vous-même!» lui dis-je.
Elle sourit tristement...
—«J'ai encore du mérite à être comme je suis, croyez-le bien, et ne me jugez pas une femme sans courage. Je suis forte au contraire?...
Je ne répondis rien; je savais que les bruits de divorce prenaient une consistance qui devait l'alarmer. Mais aussi je savais qu'elle n'avait rien à redouter pour le moment présent, je le savais seulement depuis quelques heures et j'aurais voulu le lui dire, mais je n'aurais jamais osé aborder un pareil sujet, même seule avec elle, si elle n'avait pas commencé. Je l'aurais affligée, et puis je savais qu'il y avait à redouter le mécontentement de l'Empereur... mais j'avais aperçu madame de Rémusat dans le bal et je résolus de lui en parler; elle et madame d'Arberg avaient toute la confiance de l'Impératrice et la méritaient.
Comme l'Impératrice finissait d'exprimer toute la tristesse qui était dans son âme au milieu d'une fête, avec cette résignation et cette douceur qui lui étaient habituelles, un homme jeune, dont la tournure distinguée se faisait remarquer au milieu de tous les hommes qui l'entouraient, se détacha du groupe diplomatique, sur un mot que lui dit M. de Villeneuve, chambellan de la reine Hortense, et ôtant son épée, vint auprès de la princesse pour la prendre pour danser l'anglaise[105] ainsi qu'elle venait de le lui faire demander. C'était le comte de Metternich, ambassadeur d'Autriche; il n'y avait pas alors à Paris un homme qui eût une tournure plus élégante et plus distinguée et des manières plus nobles, quoique très-convenables pour son âge.
Comme il passait près de moi, il me dit en riant et en me montrant un immense lustre qui était au milieu du salon: