»Eh! comment le peuple français pourrait-il[107] trouver des bornes à sa reconnaissance, lorsque vous n'en mettez aucune à vos soins et à votre sollicitude pour lui?...

»Comment pourrait-il, oubliant les maux qu'il a soufferts quand il fut livré à lui-même, penser sans enthousiasme au bonheur qu'il éprouve depuis que la Providence lui a inspiré de se jeter dans vos bras?...

»Les armées étaient vaincues[108]; les finances en désordre; le crédit public anéanti; les factions se disputant les restes de notre antique splendeur; les idées de religion et de morale obscurcies; l'habitude de donner et de reprendre le pouvoir laissaient les magistrats sans considération, et même avaient rendu odieuse toute espèce d'autorité...

»Votre majesté a paru; elle a rappelé la victoire; elle a rétabli la règle et l'économie dans les dépenses publiques; la nation, rassurée par l'usage que vous en savez faire, a repris confiance dans ses propres ressources; votre sagesse a calmé la fureur des partis; la religion a vu relever ses autels; les notions du juste et de l'injuste se sont réveillées dans l'âme des citoyens, quand on a vu la peine suivre le crime, et d'honorables distinctions récompenser et signaler la vertu, etc.»

Ce fut le 19 mai 1804, que ce discours fut prononcé par Cambacérès, comme président du Sénat.

François de Neufchâteau, l'ancien directeur, fit aussi un discours à Napoléon, le 1er décembre 1804. On verra, par quelques phrases que j'en vais rapporter, que dans ces six mois d'intervalle la flatterie avait fait de grands progrès.

Je les place également pour donner une idée du genre d'esprit de François de Neufchâteau, dont on a tant parlé, et qui, après tout, n'était qu'un rhéteur sans grâce; quoiqu'à l'époque où il était un de nos cinq rois, il eût aussi sa cour de flatteurs, qui le plaçaient beaucoup plus haut que tous les poëtes et les écrivains de son époque, et même de son siècle...

La voix du peuple est bien ici la voix de Dieu,

disait-il à l'Empereur.

«Aucun gouvernement ne peut être fondé sur un titre plus authentique. Dépositaire de ce titre, le Sénat a délibéré qu'il se rendrait en corps auprès de votre majesté impériale. Il vient faire éclater la joie dont il s'est pénétré, vous offrir le tribut sincère de ses félicitations, de son respect, de son amour; et s'applaudir lui-même de l'objet de cette démarche, puisqu'elle met le dernier sceau à ce qu'elle attendait de votre prévoyance pour calmer les inquiétudes[109] de tous les bons Français, et faire entrer au port le vaisseau de la république.