»Oui, sire, de la république! Ce mot peut blesser les oreilles d'un monarque ordinaire; mais ici, le mot est à sa place devant celui dont le génie nous a fait jouir de la chose, dans le sens où la chose peut exister chez un grand peuple: vous avez fait plus que d'étendre les bornes de la république, car vous l'avez constituée sur des bases solides. Grâces à l'EMPEREUR DES FRANÇAIS, on a pu introduire dans ce gouvernement d'un seul les principes conservateurs des intérêts de tous, et fondre dans la république la force de la monarchie, etc., etc[110]...»
Voilà un échantillon du talent de François de Neufchâteau. Il avait de l'esprit, pourtant, et même beaucoup, ainsi que je l'ai déjà dit. Il était aimable, disait les vers à ravir, mais s'étonnait, après cela, tellement de lui-même, qu'il en évitait la peine aux autres. Toutefois, je le répète, il avait de l'esprit. Seulement il aurait dû sentir que des flatteries du genre de celles dont il accablait l'Empereur, étaient déplacées dans la bouche d'un homme qui avait eu lui-même pendant un temps la puissance exécutive. L'Empereur le comprit et le dit à Cambacérès.
—«On m'a fait un bien beau discours, qui m'a fait regretter le vôtre, monsieur l'archi-chancelier,» lui dit-il la veille du sacre, au moment où il arriva près de Napoléon, selon le désir que celui-ci lui avait témoigné de s'entretenir avec lui en particulier et même en secret la veille du couronnement. Cette conversation dut être du plus haut intérêt. Mais jamais personne n'a su un mot de ce qui fut dit dans cet entretien, quoiqu'on ait pu le présumer. Cambacérès était non seulement aimé de l'Empereur, mais estimé. Napoléon tenait à honneur d'être ami de Cambacérès. «C'est un honnête homme,» répétait toujours Napoléon, «un honnête homme supérieur.»
Que de fois je lui ai entendu répéter cette phrase... Il aimait aussi l'ordre et la régularité de Cambacérès; sa manière de recevoir surtout. Cette étiquette strictement observée ne lui paraissait nullement ridicule; et il trouvait peut-être avec raison que l'archi-chancelier était le seul grand dignitaire qui comprît bien sa position.
Mais, en revanche, l'archi-chancelier n'était aimé d'aucune des Impératrices. Joséphine n'avait aucune affection pour lui. Il attribuait cet éloignement à des remontrances qu'il avait pris la liberté de lui faire, au nom de l'Empereur, sur ses dépenses excessives, qui donnaient toujours à Napoléon des colères, quelquefois funestes pour lui-même, car elles le rendaient fort malade; et puis l'archi-chancelier était pour la séparation; Fouché également cependant, et il était en faveur auprès d'elle: mais il était faux, et Cambacérès était véridique et loyal.
Quant à Marie-Louise, c'est autre chose. Voici pourquoi elle prit l'archi-chancelier en grippe. Je donne cette histoire comme elle courut alors dans tous les salons de Paris. Elle nous fit beaucoup rire, et je la crois positivement vraie.
À l'époque de la guerre de Russie, lorsque l'Autriche insistait si vivement pour avoir les provinces illyriennes[111], la correspondance, soit confidentielle, soit ministérielle, du beau-père et du gendre était souvent orageuse... Un jour, Napoléon jura et frappa du pied contre terre, en nommant son père et frère d'Autriche de je ne sais plus quel nom.
—«Qu'est-ce, mon ami? qu'avez-vous contre mon père?
—Votre père, Louise!... votre père EST UNE GANACHE!... Et après ce mot il se lève, et sort en fermant la porte assez violemment pour la briser.
L'Impératrice, soit qu'elle ne connût que notre beau langage, soit qu'elle ne connût pas en entier notre dictionnaire, ou plutôt qu'elle s'en tint à la véritable acception des mots, demeura surprise devant celui que Napoléon lui avait jeté comme une injure, si elle en jugeait au ton courroucé de sa voix. Mais une injure de Napoléon! lui, si doux avec elle! si tendre surtout!... Le moyen de le croire!... Dans ce moment, la duchesse de Montebello entrait chez l'Impératrice. On sait combien elle l'aimait[112]! Elle lui demanda aussitôt ce que signifiait le mot ganache, en lui disant pourquoi elle lui faisait cette question...