Ramond était surtout charmant en racontant ses voyages et ses courses à Gavarni, au Mont-Perdu, à Gèdres surtout... Oh! la grotte de Gèdres avait laissé dans son âme des souvenirs qui devaient avoir leur source dans de bien puissantes impressions... C'est en parlant de Gèdres, dans cette charmante pièce intitulée[155]: Impressions en revenant de Gavarni, qu'il y a cette idée gracieuse: Le parfum d'une violette nous rappelle plusieurs printemps!

On conçoit qu'avec des hommes d'un talent aussi varié, la conversation devait avoir un charme tout particulier dans le salon du duc de Bassano. Un jour, c'était M. de Ségur, le grand-maître des cérémonies, qui racontait dans un souper des petits jours des anecdotes curieuses sur la cour de Catherine. Il parlait de sa grâce, de son esprit, du luxe asiatique de ses fêtes, lorsqu'elle paraissait au milieu de sa cour avec des habits ruisselants de pierreries, entourée de jeunes et belles femmes, parées elles-mêmes comme leur souveraine, et contribuant par leurs charmes et leur esprit à justifier la réputation de Paradis terrestre, que les étrangers, qui ne voyaient que la surface, donnaient tous à la cour de Catherine II. Les décorations en étaient habilement faites; on ne voyait pas ce qui se passait derrière la scène, tandis que souvent une victime rendait le dernier soupir sous le poignard ou le lacet non loin du lieu où la joie riait et chantait, couronnée de fleurs et enivrée de parfums.

Jamais M. de Ségur et moi ne fûmes d'accord sur ce point. Il aimait Catherine et je l'abhorrais!... Au reste, il était le plus aimable du monde; c'était l'homme sachant le mieux raconter une histoire. Sa parole elle-même, sa prononciation, n'était pas celle de tout le monde. Je l'aimais bien mieux que son frère.

Madame Octave de Ségur, belle-fille du grand-maître des cérémonies, était une femme fort aimable, à ce que disaient toutes les personnes qui la voyaient dans son intimité. Elle était dame du palais de l'Impératrice; mais, quoiqu'elle fût de la cour, elle n'était habituellement de la société d'aucune de nous. Elle était jolie, et possédait ce charme auquel les hommes sont toujours fort sensibles, qui est de n'avoir de sourire que pour eux. Ses grands yeux noirs veloutés n'avaient une expression moins dédaigneuse que lorsqu'elle était entourée d'une cour qui n'était là que pour elle. Comme sa réputation a toujours été bonne, je dis ce fait, qui, du reste, est la vérité.

Une histoire étrange était arrivée quelques années avant dans la famille du comte de S.....; le héros de cette histoire n'était revenu que depuis peu de temps, et reparaissait de nouveau dans le monde: c'était l'aîné de ses fils, Octave de S....., le mari de mademoiselle d'Aguesseau, la même dont je viens de parler.

Octave de S....., quoique fort jeune, remplissait les fonctions de sous-préfet, soit dans les environs de Plombières, soit à Plombières même, en 1803, lorsque tout à coup il disparut, sans que le moindre indice pût indiquer s'il était parti pour un long voyage, ou s'il s'était donné la mort.

La police fit des recherches avec le plus grand soin; tout fut infructueux. Cependant, comme rien ne donnait la preuve qu'il n'existât plus, sa femme, ses enfants et son frère ne prirent point le deuil.

Un jour le comte de S..... reçut une lettre sans signature, mais son cœur de père battit aussitôt, car il reconnut un cachet qui appartenait à son fils.

Ne soyez pas inquiets. Je vis toujours et pense à vous.

Ce peu de mots n'étaient pas de l'écriture d'Octave de Ségur; mais combien ils donnèrent de bonheur dans cette famille désolée, dont les inquiétudes, sans cesse redoublées, prenaient quelquefois une couleur sinistre qui amenait le désespoir dans cet intérieur si digne d'être heureux! M. de Ségur ne voulant pas jeter au public un aliment de curiosité, ne parla de cette nouvelle qu'à quelques amis qui partagèrent sincèrement sa joie.