Le duc de Bassano aimait beaucoup la famille de M. de Ségur, cette famille même lui avait même de grandes obligations.
Les femmes qui étaient invitées et reçues de préférence chez la duchesse et le duc de Bassano étaient les plus jeunes et les plus jolies de la cour. On pouvait choisir, en effet, parmi elles, car excepté deux ou trois il n'y en avait pas de laides parmi nous. J'excepte la dame d'honneur, madame de Larochefoucauld; mais elle était de bonne foi et savait qu'elle était non-seulement laide mais bossue, et lorsque nous nous trouvions ensemble dans quelque voyage où notre service nous appelait, elle disait souvent en riant, à l'heure de sa toilette:
—«Allons, il faut aller habiller le magot!...»
Mais lorsque, dans un des grands cercles de la cour, l'Impératrice était entourée de ses dames de service, et que parmi elles étaient madame de Bassano, de Canisy, de Rovigo, de Bouillé, madame de Montmorency, dont les traits n'étaient pas ceux d'une jolie femme, mais dont l'admirable et noble tournure était unique parmi ses compagnes; jamais on ne vit plus d'élégance dans la démarche, plus de perfection dans la taille d'une femme: en la voyant marcher, courir ou danser, on ne la voulait pas autrement, ni plus belle ni plus jolie. C'était, en outre, de ces agréments du monde qu'elle possédait parfaitement, une personne remarquable dans son intérieur et même fort originale sur plusieurs points de la vie habituelle. En résumé, c'est une femme bien agréable et charmante, je dis c'est, parce que les personnes comme elles ne changent pas. Madame de Mortemart était une fort bonne et aimable femme, elle était fort bien et presque jolie. J'ai déjà parlé de madame Octave de Ségur; il y avait aussi sa belle-sœur, madame Philippe de Ségur[157]; elle était fort jolie, avait d'admirables yeux noirs, une très-jolie petite taille, dont elle tirait bien parti, et passait enfin avec raison pour une jolie femme. Quant à la duchesse de Montebello, je n'ai pas besoin de rappeler son nom, pour qu'on sache qu'avec la duchesse de Bassano elle était la plus belle parmi ses compagnes.
La maréchale Ney n'avait rien de régulier, mais elle était jolie et surtout elle plaisait. Ses yeux étaient de la plus parfaite beauté, sa physionomie douce et spirituelle, et tous les accessoires si nécessaires à une femme pour qu'elle puisse plaire; tels que de beaux cheveux, de jolies mains et de petits pieds; ces beautés-là donnent tout de suite une sorte d'élégance qui n'est pas celle de tout le monde et qui est un aimant agréable.
Madame Gazani n'était pas dame du palais et ne l'avait jamais été; elle avait pourtant escamoté on sait comment, dans un certain temps, la prérogative de marcher avec les dames du palais; elle était lectrice de l'Impératrice, ce qui, pour le dire en passant, était assez drôle, puisqu'elle était italienne-génoise et que notre Impératrice était souveraine des Français. Mais après tout, madame Gazani était une femme ravissante, et jolie comme on l'est à Gênes, lorsqu'on se mêle de l'être, et voilà le grand secret de sa nomination. Elle était donc parfaitement belle, encore plus engageante et piquante, faite pour la cour sans en avoir pourtant les manières, mais très-disposée à les prendre, ce qu'elle a prouvé; car elle aimait cette vie de la cour, la galanterie, les intrigues. Quant à de l'esprit, elle avait celui du monde, à force d'en être, mais du reste peu, et même pas du tout dans le sens bien prononcé qu'on attache à ce mot. Pendant la durée de sa faveur, elle ne fut hostile à personne, ce dont on lui sut gré; et puis cette faveur passée, elle demeura une des plus belles personnes de la cour et une des plus inoffensives, ce qui n'arrive pas toujours.
J'ai dit qu'il y avait tous les samedis de petits bals chez la duchesse de Bassano, où l'on était moins nombreux que les jours de grande réception. Indépendamment de ces bals, il y avait un grand dîner diplomatique; je l'appelle ainsi parce que chez le ministre des affaires étrangères il y avait nécessairement, en première ligne, les ministres étrangers et tout ce qui tenait au corps diplomatique, présenté par les ambassadeurs. Ce dîner avait lieu dans la grande galerie de l'hôtel de Gallifet où était alors le ministère des affaires étrangères; et il était suivi d'une fête[158] à laquelle était invité autant de monde que pouvait en contenir les vastes appartements du ministère, et dont la duchesse de Bassano faisait les honneurs avec une grâce et une convenance tout à fait remarquables.
Il fallait bien cependant se reposer un peu de cette foule, de ce mouvement, tourbillon dont la tête se fatigue si vite; et les samedis n'étaient pas encore faits pour cela, comme je viens de le dire, puisqu'il y avait encore deux cents personnes d'invitées. La duchesse de Bassano organisa une société habituelle, qui venait chez elle non-seulement les jours de réception, mais tous les autres jours de la semaine. Les femmes les plus assidues chez elle dans son intimité étaient la belle madame de Barral[159], madame d'Audenarde, jeune, jolie et nouvelle mariée, madame de Brehan, madame de Canisy, madame d'Helmstadt, madame Gazani, madame Legéas, sa belle-sœur, élégante et jolie[160], madame de d'Alberg, charmante et aimable femme; madame de Valence, dont l'esprit est si piquant et si vrai, si naturel dans le charme de la causerie et un autre charme qu'on ne peut définir, mais dont on éprouve la puissance et qui retenaient la jeunesse qui déjà s'enfuyait. Les hommes étaient le duc d'Alberg, M. de Sémonville, M. de Valence, M. de Montbreton, M. de Lawoëstine, M. de Flahaut, M. de Narbonne, Lavalette, dont j'ai déjà fait connaître l'aimable caractère et le charmant esprit; M. de Fréville, l'un des hommes les plus spirituels que j'aie rencontrés en ma vie; M. de Celles, dont la causerie rappelle tout ce qu'on nous dit du temps agréable de Louis XV; M. de Chauvelin, dont les preuves étaient faites à cet égard-là, mais qui depuis prouva combien il était à redouter plus sérieusement; M. de Rambuteau[161], M. le comte de Ségur, M. de Turenne, et tous les maris des femmes que j'ai nommées, venaient alternativement passer la soirée chez madame de Bassano; on voit que le noyau autour duquel venait ensuite se grouper progressivement la foule était déjà assez nombreux pour alimenter une causerie journalière; et lorsque le duc de Bassano pouvait quitter un moment ses nombreux travaux pour venir s'y joindre, elle n'en était que plus aimable.
Un soir de ces réunions intimes, plusieurs habitués causaient autour de la cheminée, dans le salon ordinaire de la duchesse de Bassano. C'était en hiver et même en carnaval (le dimanche gras); on était fatigué des bals et des veilles; et c'était un grand hasard que ce soir-là on fût en repos. On causait donc. Je ne sais plus qui se mit à parler de madame de Genlis, qui venait de publier un nouvel ouvrage.
LA DUCHESSE DE BASSANO.