En arrivant le lendemain à Saint-Cloud, je fus frappée de la simplicité de la toilette de madame Bonaparte; mais cette simplicité était elle-même un grand art... On sait que Joséphine avait une taille et une tournure ravissantes; à cet égard elle pouvait lutter, et même avec succès, contre sa belle-sœur qui n'avait pas une grâce aussi parfaite qu'elle dans tous ses mouvements... Connaissant donc tous ses avantages, Joséphine en usa pour disputer au moins la victoire à celle qui ne redoutait personne en ce monde pour sa beauté, aussitôt qu'elle paraissait et montrait son adorable visage.

Madame Bonaparte portait ce jour-là, quoiqu'on fût en hiver, une robe de mousseline de l'Inde, que son bon goût lui faisait faire, dès cette époque, beaucoup plus ample de la jupe qu'on ne faisait alors les robes, pour qu'elle formât plus de gros plis. Au bas était une petite bordure large comme le doigt en lame d'or et figurant comme un petit ruisseau d'or. Le corsage, drapé à gros plis sur sa poitrine, était arrêté sur les épaules par deux têtes de lion en or émaillées de noir autour... La ceinture, formée d'une bandelette brodée comme la bordure, était fermée sur le devant par une agrafe comme les têtes en or émaillées qui étaient aux épaules... Les manches étaient courtes, froncées et à poignets comme on en portait dans ce temps-là, et le poignet ouvert sur le bras était retenu par deux petits boutons semblables aux agrafes de la ceinture. Les bras étaient nus: Joséphine les avait très-beaux, surtout le haut du bras.

Sa coiffure était ravissante. Elle ressemblait à celle d'un camée antique. Ses cheveux, relevés sur le haut de la tête, étaient contenus dans un réseau de chaînes d'or dont chaque carreau était marqué comme on en voit aux bustes romains, et était fait par une petite rosace en or émaillée de noir. Ce réseau à la manière antique venait se rejoindre sur le devant de la tête et fermait avec une sorte de camée en or émaillé de noir comme le reste. À son cou était un serpent en or dont les écailles étaient imitées par de l'émail noir; les bracelets pareils, ainsi que les boucles d'oreilles.

Lorsque je vis madame Bonaparte, je ne pus m'empêcher de lui dire combien elle était charmante avec ce nuage vaporeux formé par cette mousseline[23], que bien certainement Juvénal eût appelée une robe de brouillard à plus juste titre que celles de ses dames romaines... Et puis, cette parure lui allait admirablement... Voilà comment Joséphine a mérité sa réputation de femme parfaitement élégante: c'est en adaptant la mode à la convenance de sa personne. Ici elle avait songé à tout!... même à l'ameublement du grand salon de Saint Cloud, qui alors était bleu et or, et allait ainsi très-bien avec cette mousseline neigeuse et cet or qui tous deux s'harmoniaient parfaitement ensemble.

Aussitôt que le premier Consul entra dans le salon, où il arrivait alors presque toujours, par le balcon circulaire, au moment où l'on s'y attendait le moins, il fut frappé comme moi de l'ensemble vraiment charmant de Joséphine. Aussi fut-il à elle aussitôt, et la prenant par les deux mains, il la conduisit devant la glace de la cheminée pour la voir en même temps de tous côtés, et l'embrassant sur l'épaule et sur le front, car il ne pouvait encore se défaire de cette habitude bourgeoise, il lui dit: «Ah! çà, Joséphine, je serai jaloux! Vous avez des projets! Pourquoi donc es-tu si belle aujourd'hui?

—Je sais que tu aimes que je sois en blanc... et j'ai mis une robe blanche: voilà tout.

—Eh bien! si c'est pour me plaire, tu as réussi.»

Et il l'embrassa encore une fois.

—«Avez-vous vu la nouvelle princesse?» me demanda le premier Consul à dîner.

Je répondis affirmativement, et j'ajoutai qu'elle devait venir le soir même pour faire sa visite de noce à madame Bonaparte et lui être présentée par son mari.