Quelques semaines après son avénement au consulat, Bonaparte quitta le Luxembourg pour venir habiter les Tuileries. Ce premier pas vers le pouvoir absolu lui donna aussi la pensée de faire revivre cette belle société de France dont les pays les plus lointains étaient jadis fiers d'imiter jusqu'aux travers, car ces mêmes travers étaient encore aimables. Bonaparte, tout en le souhaitant, comprit que ce qu'on appelait l'ancien régime alors, pouvait seul apprendre aux siens ces belles manières et cette courtoisie si nécessaires à la vie habituelle même la plus simple. Il le comprit et travailla dans le sens utile pour acquérir à son parti les hommes de celui que toute sa vie il avait combattu, car les temps étaient changés, et Bonaparte premier Consul, préludant à l'Empire, n'était plus le général Bonaparte combattant à Arcole pour la liberté de la France. Il demeura toujours l'homme de la gloire, seulement il la comprit autrement. Ce fut à cette époque du Consulat qu'il conçut et mit en œuvre son système de fusion, et les Tuileries devinrent un lieu de réunion, non seulement dans le salon de madame Bonaparte, mais dans les grands appartements du premier Consul. Il y eut d'abord un grand mélange: cela devait être; on ignorait encore ce qu'on demanderait. On voulait ensuite connaître de plus près cet homme qui préludait à la souveraineté par une vie complète de gloire à trente ans, et qui paraissait devoir dominer toutes les renommées passées, et faire pâlir à côté de lui tous les conquérants du pouvoir. Ne repoussant personne, accueillant tous les partis, quelque méfiance qu'il eût de celui de Clichy et de celui du Manége, Bonaparte entra avec assurance dans l'arène, où personne, au reste, n'osa descendre pour lui disputer un prix qu'on jugeait bien ne pouvoir être obtenu que par lui.

Bonaparte ne connaissait nullement la haute société de Paris, à l'époque où il venait chez ma mère, lorsqu'avant la Révolution elle le faisait sortir de l'école militaire au moment des vacances; il était trop jeune alors pour apprécier le genre de société qui venait chez elle; lorsque plus tard il fut assidu dans notre maison, après la mort de mon père, il n'y avait personne à Paris; le salon le plus fréquenté par la bonne compagnie était ou en deuil ou désert, et quand le Directoire vint nous donner la parodie d'une cour, on sait assez quel genre de courtisans les directeurs rassemblèrent autour d'eux. Même Barras qui, par sa naissance[1], était bien capable de connaître ceux qui devaient venir chez lui et traiter avec eux de puissance à puissance. Bonaparte ne pouvait donc connaître que par une tradition orale ce qu'on appelait la bonne compagnie et ce qu'il voulait avoir autour du trône, encore dans l'ombre, qu'il édifiait déjà, et que devait, mais seulement pour quelque temps, remplacer le fauteuil consulaire.

Madame Bonaparte pouvait lui être en cela d'un grand secours, mais beaucoup moins cependant que Bonaparte ne se le figurait. Madame Bonaparte n'avait jamais été présentée à la cour de Louis XVI. Les Beauharnais étaient bien nés, bons gentilshommes, mais là s'arrêtaient leurs droits pour la présentation. Quant à madame de Beauharnais, elle ne fut même présentée qu'en 1789; elle n'était pas noble, si ce n'est de cette noblesse des colonies que celle d'Europe ne reconnaissait que lorsque la filiation était tellement positive qu'on ne la pouvait nier. Sans doute madame de Beauharnais était une femme comme il faut, pour me servir de l'expression voulue; mais Bonaparte crut sa position beaucoup plus importante et capable de diriger une opinion. Il revint ensuite là-dessus et j'en ai acquis la preuve dans une conversation que j'eus avec lui-même avant le divorce[2]. Mais il est certain qu'au moment du mariage il crut avoir contracté une union avec une famille qui valait au moins celle des Montmorency.

L'erreur se prolongea quelque temps sous le Consulat, et le faubourg Saint-Germain lui-même y contribua tout le premier. Chacun voulait être rayé. On n'en était pas venu encore à écrire quatre lettres dans une semaine pour avoir une clef de chambellan au haut de la basque de son habit, mais on y préludait; on voulait rentrer dans sa maison enfin, et pour cela on se faisait cousin, oncle, grand-oncle, arrière-petit-cousin de la femme du premier Consul, car la parenté était commune... Mais quoi qu'il en fût de ce que pensait Bonaparte de cette foule qui se pressait déjà aux portes des Tuileries, il voulut la juger par lui-même: ce fut alors qu'il donna les dîners de trois cents couverts dans la galerie de Diane, où étaient admis tous les partis et tout ce qui avait une position quelle qu'elle fût dans l'état.

J'ai su par une voie qui pour moi ne peut être douteuse, que Bonaparte regretta alors souvent d'être mal avec ma mère; il savait que le fond de sa société était le faubourg Saint-Germain dans son plus grand purisme; et les noms qui se prononçaient à la porte du salon de ma mère en étaient la preuve; il chargea non-seulement madame Leclerc[3] de faire une tentative pour renouer ses relations avec ma mère, mais il en parla vivement à Junot et plusieurs fois il m'insinua le désir qu'il en avait; mais ce fut inutilement. Ma mère avait consenti à revoir le général Bonaparte le jour où elle donna un bal au moment de mon mariage; elle consentit encore, pour moi, à rendre une visite à madame Bonaparte; mais aucune instance ne put vaincre sa répugnance; elle était bien malade d'ailleurs à cette époque et déjà fort souffrante, et son refus fut positif.

L'étiquette observée à ces dîners des quintidis n'était celle d'aucun temps ni d'aucune cour. En effet comment expliquer ce que le chef d'un gouvernement pouvait vouloir faire de cette foule immense rassemblée dans une même enceinte comme pour passer une revue! Bonaparte, déjà souverain par sa volonté, ne l'était pas encore cependant de fait; mais il voulait choisir ses courtisans tout en essayant la royauté.

Comment ces pensées ne lui seraient-elles pas venues en effet?... Je me rappelle l'enthousiasme qui animait Paris tout entier le jour où il alla du Luxembourg aux Tuileries... Cette circonstance était d'une immense importance pour Bonaparte... Les Tuileries!... cette résidence royale! l'habitation de Louis XVI... de ce roi malheureux, mais si bon, si excellent!... dont lui-même avait pleuré la mort... Oui, cet événement était pour Napoléon d'une grande portée... Aussi lorsque le 30 pluviôse il se réveilla, sa première parole fut: Nous allons donc aujourd'hui coucher aux Tuileries!.... Et il répétait ce mot avec une sorte de joie en embrassant Joséphine.

—Ce jour du 50 pluviôse[4] est un jour remarquable dans l'histoire de Napoléon. Il a fixé dans son âme la pensée de la royauté, qui peut-être jusque là n'y avait fait qu'apparaître...

L'étiquette observée pour le cortége fut à peu près comme plus tard celle des dîners des quintidis. On voulait une sorte de représentation, et comme jusque-là le Directoire n'en permettait aucune aux corps de l'état, aucun d'eux n'avait ce qui lui était nécessaire. On vit donc le Conseil d'État aller dans des fiacres dont les numéros étaient cachés par du papier de la couleur de la caisse... Les ministres seuls avaient des voitures et des manières de livrées... La véritable splendeur du cortége, c'était les troupes. On y admirait surtout la beauté du régiment des guides ou chasseurs de la garde, commandés par Bessières et Eugène, ce régiment dont le premier Consul affectionnait tant l'uniforme...

La voiture du premier Consul était simple, mais attelée de six chevaux blancs magnifiques. Ces chevaux rappelaient un beau souvenir!... Ils avaient été donnés par l'Empereur d'Autriche au général Bonaparte après le traité de Campo-Formio... Lorsque cette circonstance fut connue du peuple, ce ne furent plus des acclamations... ce furent des cris de délire et d'enthousiasme qui retentissaient à l'autre extrémité de Paris... Cette pensée était belle en effet lorsqu'on s'arrêtait sur elle... lorsqu'on voyait ce jeune homme dont le courage et l'esprit habile avaient donné la paix avec la gloire à la France, lorsqu'il n'avait encore que vingt-huit ans!... Et lui, comme il était heureux ce même jour en écoutant ces cris de joie et d'amour!... Il remerciait la foule enivrée avec un sourire, un regard si doux, tout en s'appuyant sur un magnifique sabre également don de l'Empereur d'Allemagne!.. mais en serrant la riche poignée de cette arme, Bonaparte semblait dire à ce peuple: Ne craignez point avec moi pour votre gloire, Français... Cette arme me fut donnée pour avoir fait la paix... mais je saurai la tirer du fourreau pour votre défense, si jamais on vous insulte...