Le premier Consul était dans le fond de la voiture à droite; sur le devant était le troisième Consul, Lebrun. Cambacérès, comme second Consul, était à côté du général Bonaparte; quant à madame Bonaparte, elle était venue aux Tuileries avant le cortége. Il n'y avait encore pour elle aucune ombre de royauté. Elle s'y était donc rendue avec mademoiselle de Beauharnais, madame de Lavalette, madame Murat, qui était déjà mariée, mais seulement depuis quelques jours, et quelques autres femmes fort élégamment parées. Elle alla se mettre aux fenêtres de l'appartement du Consul Lebrun, dans le pavillon de Flore[5].
Une particularité assez remarquable fut ce qui arriva ce même jour, au moment de l'entrée des consuls dans la cour des Tuileries. Cette cour n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui; elle était entourée de planches et fort mal disposée; deux corps-de-garde, qui avaient été faits probablement à l'époque de la Révolution, existaient encore. Ceci est simple; mais ce qui ne l'était pas, c'est une inscription qu'on voyait sur celui de droite, ainsi conçue: Le 10 août 1792, la royauté en France est abolie, et ne se relèvera jamais!....
Et elle entrait triomphante dans le palais des rois!... En voyant cette inscription plusieurs soldats qui formaient la haie ne purent retenir des exclamations vives, et plusieurs imprécations accablèrent encore la royauté vaincue au 10 août... En les entendant, le premier Consul sourit d'une si singulière manière, que ce sourire demeura bien longtemps dans la mémoire de celui qui en fut témoin et qui me l'a redit.
L'ironie qui anima la physionomie du premier Consul ne pouvait être traduite par celui qui avait vu le sourire. Je crois en avoir trouvé la raison dans la colère des soldats qui invectivaient la royauté, tout en remplissant une fonction qui ne s'accorde qu'à cette même royauté et qui est même une de ses prérogatives comme pour Dieu!... c'est de former la haie!... Quoi qu'il en soit, les troupes se mirent en bataille lorsqu'elles furent arrivées dans la cour; et dès que la voiture fut arrêtée, le premier Consul en descendit rapidement, et sauta plutôt qu'il ne monta à cheval; car alors, il était jeune et leste, et aussi prompt à exécuter qu'à concevoir. Après lui descendit Cambacérès, dont la grave personne ne se mettait en mouvement qu'avec une lenteur qui contrastait d'une manière comique avec tous les mouvements de celui qui marchait avant lui. Venait ensuite Lebrun, dont l'énorme rotondité lui donnait déjà l'aspect d'un vieillard. Les deux consuls laissèrent leur collègue passer les troupes en revue. C'était pour eux chose étrangère à leurs habitudes, et ils montèrent dans les appartements de réception: les ministres, le corps diplomatique, le Conseil d'État les y attendaient.
Les années peuvent s'écouler, mais jamais elles n'affaibliront la force, le souvenir de pareils temps!... Le Carrousel entier était couvert d'un peuple immense, dont les cris répétés allaient frapper le ciel: Vive le premier Consul!... vive le général Bonaparte!..... Et ces masses pressées étaient formées d'ouvriers, de peuple méritant vraiment ce beau nom, et le méritant alors par tout ce qu'il demande de grand et de beau dans ses sentiments. Aux fenêtres des maisons du Carrousel, à celles du Louvre, on voyait une foule de femmes élégamment parées et portant le costume grec, qui alors était encore à la mode. Ces femmes faisaient voler en l'air des écharpes de soie, des mouchoirs... leur enthousiasme était un délire... Oh! quelle journée pour Bonaparte!...
Mais une circonstance dont le souvenir, non seulement ne s'effacera jamais de mon âme, et dont la puissance, je crois, sera toujours aussi vive dans le cœur de tout Français ayant assisté à cette journée, ce fut ce qui arriva au moment où le premier Consul vit passer devant lui les drapeaux de plusieurs demi-brigades. Lorsque le porte-drapeau de la 43e inclina celui qu'il portait devant son général, on ne vit qu'un simple bâton surmonté de quelques lambeaux criblés, mutilés par les balles, et noircis par la fumée de la poudre... En l'apercevant au moment du salut, Napoléon parut frappé de respect... Son noble visage prit une expression toute sublime; il ôta son chapeau et s'inclina profondément avec une émotion visible devant ces enseignes de la république, mutilées dans les batailles. Celles de la 30e et de la 96e étaient dans le même état. En voyant la troisième s'incliner devant lui, le premier Consul parut encore plus ému que pour la 43e. On voyait que plus les preuves de notre gloire se multipliaient à ses yeux, plus il était heureux et fier de commander une armée dont les hauts faits parlaient un tel langage. Son émotion avait sa source dans de hautes et nobles pensées, sans doute; car, en ce moment, un rayon lumineux semblait entourer son visage. Le peuple le vit et le comprit! Alors ce ne furent plus de ces cris simplement animés de: Vive le premier Consul!... Ce fut une explosion d'amour et de délire... Des masses entières s'ébranlaient pour aller à lui; on voulait le voir de plus près, le contempler, le toucher... Les femmes, les hommes, les enfants, les vieillards, tous, tous voulaient aller à lui; tous articulaient des paroles d'affection, tous poussaient des cris frénétiques d'amour et de joie... Oh! qui donc pourrait dire qu'alors il n'était pas l'idole de la France!
Madame Lætitia m'avait demandée à ma mère pour cette journée, et j'étais avec elle et madame Leclerc à une fenêtre de l'hôtel de Brionne[6] chez M. Benezeth... Quel souvenir que celui de cette mère, dont le noble et beau visage était couvert de larmes de joie!... de ces larmes qui effacent tout un passé de malheur, et font croire à tout un avenir heureux.
Ceci me rappelle une circonstance que j'ai omise en parlant du 18 brumaire; elle montrera combien peu Bonaparte se laissait deviner par les siens.
Le 19 brumaire de l'an VII, ma mère, qui était fort attachée, comme on le sait, à la famille Bonaparte, et chez laquelle cette famille tout entière passait sa vie, voyant l'inquiétude de son amie[7] Lætitia, lui proposa de venir dîner avec nous, ainsi que madame Leclerc, et puis ensuite d'aller ensemble à Feydeau, pour y voir un fort joli spectacle, dans lequel jouaient Martin et Elleviou. Ces dames acceptèrent: le dîner se passa tristement. Madame Lætitia était inquiète sans savoir pourquoi, ou plutôt parce quelle le devinait. Mais en véritable mère d'un grand homme, tout ce qu'elle éprouvait demeurait au fond de son âme; et même avec ma mère, elle fut silencieuse.
Mon beau-frère, ami intime de Lucien, et qui ne le quitta pas dans toute cette journée, était parti depuis le matin, et ses adieux ne nous avaient pas rassurées, ma mère et moi; car nous aimions tendrement Lucien, et ne pouvions nous dissimuler qu'il y avait beaucoup à craindre dans les heures qui allaient s'écouler, quoique nous ne sussions que très-imparfaitement ce qui se tenterait... J'aimais Lucien et Louis comme des frères; et bien que je ne comprisse pas la politique, j'en savais assez pour être au moins inquiète; et pour moi, c'était souffrir.