Le ton glacial dont il lui fit cette demande la mit aussitôt en situation, et elle fondit en larmes... Elle demanda à l'Empereur pourquoi il voulait la quitter? «Ne sommes-nous pas heureux!» dit-elle.
—«Heureux! s'écria Napoléon!... Heureux!... Mais le dernier commis d'un de mes ministères est plus heureux que moi!... Heureux! est-ce donc une moquerie que vous faites!... Pour être heureux, il ne faudrait pas être tourmenté par votre jalousie insensée comme je le suis!... Chaque fois que je parle au cercle à une jeune femme agréable ou jolie, je suis certain d'avoir dans mon intérieur le plus terrible des orages... Heureux! répétait-il... Oui, je l'ai été... Je serais même peut-être demeuré éternellement dans cette position, me rappelant assez notre amour pour n'en pas chercher un autre; mais quand l'enfer est venu remplacer la paix; lorsque la jalousie, la méfiance et la colère sont venues s'asseoir à mon foyer pour en chasser le bonheur et le repos, alors j'ai cherché, en effet, une autre vie... J'ai prêté l'oreille à la voix de mes peuples, qui me demandent une garantie; j'ai vu que je sacrifiais de hauts et puissants intérêts à des chimères, et j'ai cédé...
—Ainsi donc, tout est fini?» dit Joséphine d'une voix brisée...
—«J'ai dû cimenter, je le répète, le bonheur de mes peuples; pourquoi m'avoir amené vous-même à voir un intérêt avant le vôtre; croyez que je souffre plus que vous peut-être..; car c'est moi qui vous afflige...»
Mais Joséphine n'écoutait aucune consolation; la parole de l'Empereur ne frappait son oreille qu'avec un son: il faut nous séparer!... Bientôt elle tomba sans connaissance aux pieds de Napoléon.
En voyant cette femme qu'il avait tant aimée, qu'il aimait encore, gisant à ses pieds sans aucun sentiment, l'Empereur eut un moment de remords... Il la souleva; elle était pâle et froide, son cœur ne battait plus. Je l'ai crue morte,» dit-il le même soir à Duroc!... Enfin, voyant qu'elle ne revenait pas à elle-même, il entr'ouvrit la porte de son cabinet et regarda dans le salon de service: par un hasard singulier, il ne s'y trouvait en ce moment que M. de Beausset[43]; l'Empereur l'appela.
—«Pouvez-vous porter l'Impératrice dans vos bras,» lui dit l'Empereur, «et la descendre chez elle?»
Pour comprendre le burlesque à côté du drame, il faut connaître M. le marquis de Beausset; (je ne parle ici ni de son amabilité ni de sa bonté, mais seulement de sa personne): il est absolument sphérique; et c'est un homme non-seulement très-gros, mais avec un si énorme abdomen et des bras si courts, que d'emporter Joséphine était pour lui un événement. Il y tâcha cependant, et, au bout de plusieurs efforts, il parvint à l'enlever dans ses bras; mais il fallait qu'elle et lui la portant dans ses bras pussent passer par ce petit escalier dans lequel l'Impératrice elle-même avait peine à se retourner. Cependant il s'engagea dans le chemin périlleux, et commença à descendre doucement; mais qu'on se figure le tourment de M. de Beausset lorsqu'il entendit tout à coup une voix doucement lui dire:
—«Prenez garde, vous me blessez avec votre habit et la garde de votre épée.»
C'était en effet la poignée de son épée, qui entrait dans l'épaule de l'Impératrice, et devait la blesser cruellement, ainsi que la broderie de l'habit. M. de Beausset le comprit et voulut retirer la malencontreuse épée; mais, dans ce mouvement, il faillit tomber avec son fardeau; alors l'Empereur accourut. Il fit remonter M. de Beausset, et, prenant les pieds de l'Impératrice, toujours évanouie, il descendit le premier, aidant ainsi M. de Beausset.