Le désespoir de l'Impératrice fut horrible. L'Empereur, résolu maintenant d'effectuer le projet de divorce, eut alors une fermeté toute romaine. Je me sers de ce mot parce que je suis certaine qu'elle n'a été mise à l'épreuve que par la plus grande majorité des opinions qui l'entouraient. Je suis certaine que jamais Napoléon n'aurait divorcé sans ses sœurs et sa famille.
Ce fut à cette époque que nous reçûmes une invitation pour aller à une chasse à Grosbois, chez le prince de Neufchâtel. Le temps était très-froid; nous y fûmes le matin déjeuner. Berthier était très-bon avec tous les défauts qu'on lui a connus, et, parmi eux, on ne voyait pas encore celui de trahir un jour son bienfaiteur!... aussi l'aimions-nous; et, lorsque je voulus refuser, à cause du froid excessif qu'il faisait, mon mari s'y opposa. Joséphine était à cette chasse, mais d'une tristesse profonde; et l'Empereur, affectait une gaieté qu'il n'éprouvait certes pas, la chose était facile à voir. Il y avait à peu près vingt femmes de priées pour la chasse, et autant pour le soir. La chasse fut gaie en apparence; on se plaça comme on voulut dans les calèches, et la chose n'en fut que mieux. J'étais avec madame Duchatel, cette femme si excellente et si parfaite, et d'un esprit si charmant. Je passai ainsi une des matinées plus agréables que j'eusse passées depuis longtemps. La conversation ne tarit jamais avec madame Duchatel: elle comprend tout, répond à tout, et provoque en même temps une causerie féconde en reparties: il est plus facile d'avoir de l'esprit que d'en faire avoir aux autres.
La seule chose qui nous parut bizarre dans cette journée où tout fut à merveille, du reste, ce fut la manière dont nous fûmes logées; on nous avait prévenu à l'avance que nous ne pouvions mener qu'un nombre de femmes de chambre pour nous toutes; cela était gênant parce qu'il fallait nécessairement se r'habiller pour le dîner. On avait pris un espace très-considérable pour le service actif de l'Impératrice; de manière que le service d'honneur se trouva logé de la plus ridicule façon: nous étions dix dans la même chambre...; enfin, nous nous en tirâmes tant bien que mal, et notre toilette s'en ressentit fort peu, en résumé, malgré les éclats de rire que nous faisions au milieu de la confusion générale.
Après le dîner, Berthier avait imaginé de faire venir les acteurs de quelques petits théâtres. Jusque-là c'était bien, et son intention était louable; mais Berthier était gauche avant tout, et il était un peu comme la duchesse de Mazarin; il le prouva ce jour-là, comme tous les autres... Il devait lire la pièce, qu'on jouait chez lui, devant l'Empereur; il n'en fit rien. Qu'arriva-t-il? que Brunet, à qui il ne fallait pas demander d'avoir des procédés, choisit une des pièces où il faisait le plus rire; Cadet-Roussel, maître de déclamation. Dans cette malheureuse pièce, Cadet-Roussel parle à chaque instant de la nécessité où il se voit de divorcer avec sa femme, parce qu'il veut avoir des descendants ou des ancêtres.
Au premier mot de cette pièce, l'Empereur, soit qu'il la connût, soit qu'il sût ce qu'elle contenait, fronça le sourcil, puis se mit à rire, comme s'il n'y eût aucune application à faire; mais Berthier était à lui seul une comédie entière... Aussitôt qu'il eut compris sa faute, il devint de mille couleurs, et cela en un seul instant!... Il y avait sur son visage un tel désappointement, qu'il fallait rire en le regardant. On sait qu'il mangeait beaucoup ses ongles...: ce fut à eux qu'il s'en prit ce soir-là. Il travaillait ses doigts et les mettait en sang!... pour faire surtout comprendre le comique de sa position, il faut dire qu'il était placé contre le théâtre, et de manière que tout le monde le voyait parfaitement. Quant à la Princesse, bonne et excellente personne, ne pouvant penser que bien et bonté, elle riait de tout son cœur en entendant les bons mots de Brunet, convertis en sottises ce jour-là... Enfin, la pièce finit au grand contentement de tous, je crois...; car nous étions aussi malheureux que Berthier. Nous écoutions; nous comprenions et nous n'osions pas lever les yeux du côté de l'Empereur ni de l'Impératrice. Enfin, la pièce une fois jouée, le rideau baissé, tout fut fini, et l'Empereur, je crois, bien soulagé de cette sotte position, dans laquelle Berthier l'avait placé. Il y eut bal ensuite, et du moins, pendant qu'on dansait, l'Impératrice ne craignit aucune remarque, aucun regard d'allusion... Pauvre femme!...
Le lendemain de cette chasse, je fus déjeuner aux Tuileries. L'Impératrice m'avait engagée la veille, et je m'y rendis avec d'autant plus d'empressement que sa position me faisait véritablement de la peine. Je savais ce que nous avions, et j'ignorais ce que nous aurions. Hélas! lorsque je faisais cette réflexion, je ne savais pas être aussi près de la vérité...
Lorsque j'arrivai, Freyre[44] me dit que l'Impératrice me faisait prier de passer chez elle par les couloirs extérieurs, sans entrer dans le salon jaune. Je la trouvai dans un boudoir qui était auprès de sa chambre à coucher. Elle était fort abattue et fort malheureuse: la chose devait être. Je la consolai, comme il faudrait toujours consoler les affligés, en pleurant avec elle... Elle me demanda ce que Junot pensait de son divorce, et si, dans Paris, on en parlait beaucoup. Le terrain était glissant. On blâmait l'Empereur dans la masse des opinions de Paris. Mais comment oser lui dire que Paris la plaignait? Je connaissais son imprudence: elle m'aurait infailliblement nommée; elle eût été cause que l'Empereur m'aurait témoigné un extrême mécontentement, et cela sans aucun but, sans résultat et sans qu'il en pût résulter rien de bon pour elle. Je lui répondis que je ne voyais jamais les rapports qu'on envoyait au gouverneur de Paris, ce qui était vrai d'ailleurs, et que le duc d'Abrantès en savait plus que moi.
—«Eh bien! me dit-elle, engagez-le, de ma part, à venir déjeuner demain avec moi.»
Quelquefois elle avait un ou deux hommes à déjeuner avec elle, mais très-rarement; en général, c'étaient des femmes.
Elle fut extrêmement affectueuse avec moi ce même jour; et, pendant le déjeuner, elle me combla de marques d'affection. Combien je souffris encore en quittant les Tuileries ce jour-là... car je prévoyais que je n'y reviendrais plus pour elle.