Je remarquai ce même jour où je déjeunai pour la dernière fois aux Tuileries, la grande affluence de monde qui vint, après déjeuner, pour faire sa cour à l'Impératrice. «C'est tous les jours ainsi, me dit madame Rémusat. Je ne puis vous dire combien je reçois pour elle de marques d'intérêt! Tous les jours je dois répondre à douze ou quinze lettres... On l'aime... Et puis, savons-nous qui nous aurons?»
Elle pensait comme moi! et je crois que son doute s'est terminé, comme le mien, par une certitude qui nous fit encore plus regretter Joséphine...
«Concevez-vous, me dit madame de Rémusat, que plusieurs de ces dames que vous voyez assises là, dans ce même salon, ont déjà minuté leur demande à l'Empereur pour la nouvelle maison de l'Impératrice?»
Je demeurai stupéfaite.
«Oui,» poursuivit-elle, et elle me désigna sept dames du palais qui n'avaient été nommées qu'à la demande de Joséphine; l'une d'elles, entre autres, n'ayant aucune fortune, portant un nom ordinaire, et n'étant enfin qu'une femme ordinaire elle-même, eh bien! cette femme était une des premières en tête...
J'ai toujours eu de la répulsion pour les caractères plats et vils. J'éprouvai alors plus que cela: je ressentis une profonde indignation;.. et lorsque je rencontre l'une de ces femmes-là aujourd'hui, je me fais violence pour la saluer...
Mais lorsque j'appris que madame de Larochefoucault, parente et amie de l'Impératrice... madame de Larochefoucault, que Joséphine n'avait obtenue de Napoléon qu'à force de demandes et d'importunités, lorsque j'appris que celle-là avait demandé à la quitter... à l'abandonner... je le répète, j'ai éprouvé une de ces sensations plus douloureuses pour ceux qui les éprouvent que pour ceux qui en sont l'objet. Que sentent-ils ceux-là? Puisqu'ils bravent la honte, ils ne la redoutent pas!
Enfin le divorce fut prononcé. Tous les liens qui attachaient Napoléon à Joséphine furent rompus!... Ils avaient été mariés d'abord à la mairie, puis ensuite devant l'église, quatre ou cinq jours avant le sacre; le Pape le voulut ainsi, et Napoléon, qui espérait toujours un enfant d'elle à cette époque, ne songeait pas encore au divorce...
Ce premier contrat de mariage, ou plutôt le relevé de l'état civil, est singulièrement fait; le nom de Joséphine y est étrangement écrit[45]. Par exemple, l'Impératrice n'y est pas nommée de la Pagerie. Elle est née le 20 juin 1763, et dans l'acte délivré le 29 février 1829, sur lequel j'ai copié ce que je viens d'écrire, lequel acte est aussi authentique que possible, puisqu'il est copié sur l'état civil, il y est dit qu'elle est née le 23 juin 1767. L'empereur, né le 5 août 1769, y est nommé comme étant né le 5 février 1768. Je ne comprends rien à cela, et ne puis l'expliquer que d'une façon, c'est que Napoléon n'a pas voulu dire qu'il avait épousé une femme plus âgée que lui de six ans... Il s'en est rapproché autant qu'il l'a pu. On ne peut expliquer le fait que de cette manière. Il est aussi à remarquer que l'officier civil l'appelle toujours Bonaparte; lui, en signant, a écrit Buonaparte. Ce n'est, en effet, qu'après Campo-Formio qu'il signa Bonaparte. Quant au mariage chrétien, il fut béni par le cardinal Fesch, dans la chapelle des Tuileries, ainsi que je l'ai dit, quelques jours avant le sacre. Le prince Eugène emporta l'acte de mariage avec lui en Italie. Sa famille doit toujours le posséder.
La conduite du prince Eugène fut admirable dans cette circonstance. Obligé par sa charge d'archi-chancelier d'État d'aller lui-même au Sénat pour y lire le message de l'Empereur, ce que tout le monde trouva d'une dureté accomplie, il fut admirable, et le peu de mots qu'il laissa échapper de son cœur brisé fut retenti dans le cœur de tous!...