NAVARRE.

C'était un beau lieu que Navarre, mais humide et malsain; il y avait des arbres tels que la Normandie les produit, de ces arbres séculaires qui ont vu passer sous leur ombrage ce qui fut, ce qui est et qui bientôt ne doit plus être. Le parc était planté à la manière de Le Nôtre et en partie à l'anglaise: le dernier duc de Bouillon, qui mourut tranquillement à Navarre et que tout le monde aimait et qui aimait à son tour beaucoup de gens et beaucoup de choses, entre autres la joie et le plaisir; le dernier Duc avait jadis orné la terre de Navarre, où il passait une partie de sa vie, avec une grande recherche. Cette recherche avait même quelque peu d'extrême qui touchait à l'inconvenance; il y avait un peu de mœurs payennes dans la vie du Duc; et l'on disait que la distribution du parc en avait un grand reflet. On racontait traditionnellement beaucoup de choses sur un certain temple que je n'ai plus trouvé à Navarre lorsque j'y suis allée, mais dont le souvenir était toujours dans le pays. Le Duc aimait aussi les fleurs avec passion et cultivait, à Navarre, les plus belles qui fussent alors connues en France; le Duc avait de grandes et belles manières; il voulait que tout ce qui était chez lui eût, comme lui, ce qui pouvait lui plaire. Or il pensait aussi que les fleurs et les jolis visages étaient les objets les plus agréables à la vue. En conséquence, il était ordonné à une des jeunes filles attachées aux serres et au jardin de fleurs du Prince de porter le matin un bouquet dans la chambre de la dernière personne arrivée, quelle qu'elle fût, femme ou garçon... et d'être parfaitement à ses ordres!... Cet usage assez bizarre était encore en exercice au moment de la Révolution.

Rien de charmant comme la vie de Navarre, du vivant de M. le duc de Bouillon: quand la Révolution éclata, il était fort souffrant et presque hors d'état de faire lui-même les honneurs de sa magnifique demeure à ceux qui allaient lui faire leur cour; mais on voit par ce que je viens de dire qu'il prenait soin de ses hôtes... Il portait la sollicitude à cet égard aussi loin qu'un particulier de nos jours le ferait. On allait prendre les ordres de la personne nouvellement arrivée, le matin dans son appartement; elle déjeunait chez elle, seule, ou bien avec les personnes désignées par elle. Si on voulait aller se promener, on le pouvait en demandant une calèche et des chevaux; on dînait même chez soi, si la chose convenait. C'était, au reste, la coutume de presque tous les châteaux de princes[47].

Lorsque Joséphine fut à Navarre, elle trouva le parc dans un triste état, à cause de l'humidité causée par la rupture de plusieurs canaux. Elle demanda à l'Empereur une somme très-forte pour réparer Navarre, et cela fut trouvé étrange, à cause du moment quelle choisit pour faire cette demande, d'autant mieux que quelques semaines avant l'Empereur lui avait accordé ce qu'on va voir dans la lettre que je transcris en ce moment sur la lettre originale écrite à l'impératrice Joséphine. On verra que Napoléon savait comment pouvoir la consoler de toutes choses.

À L'IMPÉRATRICE, À MALMAISON.

Dimanche à 8 heures du soir 1810[48].

«J'ai été bien content de t'avoir vue hier; je sens combien ta société a de charmes pour moi. J'ai travaillé aujourd'hui avec Estève. J'ai accordé 100,000 francs pour l'extraordinaire de 1810, pour Malmaison; tu peux donc faire planter tant que tu le voudras; tu distribueras cette somme comme tu l'entendras. J'ai chargé aussi Estève de remettre 200,000 francs aussitôt que le contrat de la maison Julien[49] serait passé... J'ai ordonné que l'on paierait ta parure de rubis, laquelle sera évaluée par l'intendance, car je ne veux pas de voleries de bijoutiers. Ainsi voilà déjà 400,000 francs que cela me coûte.

»J'ai ordonné que l'on tînt le million que la liste civile doit te donner pour 1810, à la disposition de ton homme d'affaires pour payer tes dettes.

»Tu dois trouver dans l'armoire de Malmaison 5 ou 600,000 francs; tu peux les prendre pour faire ton argenterie et ton linge.

»J'ai ordonné qu'on te fît un beau service de porcelaine à Sèvres; l'on prendra tes ordres pour qu'il soit très-beau.