Je pris sa main et la portai à mes lèvres... Elle me paraissait, en ce moment, digne des respects de l'univers.
Mais lorsque je la quittai pour aller m'asseoir, et que je pus l'examiner à mon aise, il se joignit à ce sentiment une profonde pitié, en voyant à quel point elle devait être malheureuse!... C'était la douleur la plus vive, la plus avant dans l'âme. Elle souriait à chaque arrivant, en inclinant doucement la tête avec cette même grâce qu'elle avait toujours... Mais en même temps, on voyait malgré ses efforts, les larmes jaillir de ses yeux... elles roulaient sur ses joues, venaient tomber sur la soie de sa robe, et cela sans effort. C'était le cœur qui repoussait au dehors les larmes dont il était rempli. On voyait qu'il lui fallait pleurer, ou bien qu'elle aurait étouffé... Je repartis vers cinq heures avec madame Duchatel... Nous nous communiquâmes nos réflexions: elles étaient les mêmes. Et, en effet, tout ce qui avait une âme ne pouvait penser que d'une manière.
La reine Hortense était auprès de sa mère, pour l'aider à supporter le poids de ces pénibles journées, qui avaient toute l'amertume de la nouveauté d'un malheur... Nous parlâmes longtemps des temps passés... Pauvre fleur brisée elle aussi!... Que d'heureux jours elle avait vu s'écouler dans cette retraite enchantée... où, maintenant, le deuil et le malheur étaient venus remplacer des joies que rien n'avait pu égaler, comme rien aussi n'avait pu les faire oublier...
—«Vous viendrez souvent nous voir, n'est-ce pas?» me dit-elle. Elle vit que j'étais émue... et me prit la main en me disant: «J'ai tort de vous demander une chose que je suis certaine que vous ferez.»
Elle avait raison.
L'Empereur fut presque reconnaissant pour les femmes qui avaient été à la Malmaison. Celles qui, au contraire, n'y furent que plusieurs jours après, furent mal notées dans son esprit... J'y remarquai, dans les premiers moments, la duchesse de Bassano, la duchesse de Rovigo, madame Octave de Ségur, madame de Luçay, sa fille, madame de Ségur (Philippe), la duchesse de Raguse, toutes les dames de la reine Hortense, la Maréchale Ney et plusieurs dames du palais, mais pas toutes... Comme l'Empereur n'avait rien ordonné, il y eut plusieurs personnes qui crurent le deviner et faire merveille en agissant contre sa parole en croyant suivre sa pensée, elles se trompèrent en entier et le virent plus tard.
La nouvelle cour de l'Impératrice à la Malmaison fut formée selon son goût, pour la plus grande partie des femmes qui la composaient: madame la comtesse d'Arberg, dame d'honneur et comme surintendante de la maison de l'Impératrice, madame Octave de Ségur, madame de Rémusat, madame de Vieil-Castel, madame Gazani, et puis, plus tard, mesdemoiselles de Mackau et de Castellane. Tout cet entourage formait une maison agréable, surtout en y ajoutant celle de la reine Hortense et surtout elle-même... Quant aux hommes, excepté M. de Beaumont et M. Pourtalès, je n'aimais pas les autres. M. de Monaco surtout et M. de Montliveau étaient pour moi deux répulsifs; j'ai toujours eu en aversion les hommes impolis; je ne sais pourquoi j'en ai peur comme de quelque chose de nuisible. Cela annonce, dans une femme comme dans un homme, au reste, de la sottise et de la méchanceté mêlée d'orgueil. M. de M*****, au reste, inspirait le même sentiment; car le jour où M. de Pourtalès le remplaça comme écuyer, les chevaux se réjouirent dans leur écurie. M. de Beaumont, chevalier d'honneur de l'impératrice, était bon et fort amusant; je l'aimais beaucoup, ainsi que son frère que nous avions chez Madame. L'autre chambellan était M. de Vieil-Castel, homme considérablement nul. Plus tard il y eut un autre homme que j'aimais et estimais bien ainsi que sa femme; cet homme, attaché à la maison de l'Impératrice, comme capitaine de ses chasses, M. Van Berchem, était le plus cher ami de mon mari et il est demeuré le mien; il est celui, au reste, de tous ceux qui ont du cœur et savent apprécier son noble et bon caractère; sa femme, charmante personne, augmentait encore le nombre des jolies femmes de la cour de la Malmaison.
À mon retour d'Espagne j'y fus souvent: je n'aimais pas Marie-Louise et j'aimais Joséphine. Elle m'engagea à venir pour quelques semaines à la Malmaison; mais je ne pus accepter: j'étais alors bien malade et l'état de ma santé ne fit qu'empirer. Mais j'y allais souvent et toujours avec le même plaisir.
La vie y était uniforme: l'Impératrice descendait à dix heures; à dix heures et demie on servait le déjeuner, auquel se trouvaient toujours quelques personnes de Paris; l'Impératrice plaçait auprès d'elle les deux personnes les plus éminentes. Lorsque le vice-roi était à la Malmaison, il se plaçait en face d'elle et mettait à ses côtés les deux personnes après celles que sa mère avait choisies; la reine Hortense également. Madame d'Arberg nommait aussi deux personnes pour être placées à côté d'elle. Cet usage était pour dîner comme pour déjeuner; après déjeuner, on allait se promener dans le parc; c'était en 1809 la même allée qu'en 1800. On allait jusqu'à la serre, ou bien, l'Impératrice allait voir les pintades, les faisans dorés qui étaient dans les volières avec d'autres oiseaux rares, et leur porter du pain. Quelquefois après dîner, et en été nous allions sur l'eau avec le vice-roi qui nous faisait des peurs à mourir, puis on rentrait; l'Impératrice se plaçait à son métier de tapisserie, et lorsqu'il y avait peu de monde, on faisait la lecture, tandis que l'aiguille passait et repassait dans le canevas. Mais à la Malmaison cependant, il était difficile que cela fût. Après dîner, le plus souvent on allait se promener, et en rentrant on faisait de la musique dans la galerie, tandis que l'Impératrice faisait un wisk ou ses éternelles patiences... On prenait le thé et puis la soirée était terminée. Une fois que l'impératrice fut revenue à la Malmaison comme dans un exil, il fut impossible d'y ramener cette gaieté qui y avait régné pendant les premières années du Consulat. Ainsi, il n'y eut plus de spectacle et la salle ne servit plus à rien. Navarre fut plus bruyant. Je raconterai la vie de Navarre dans la troisième partie de cet article.