»... Mais, madame, j'ai questionné à mon tour; j'ai observé de mon côté, et j'ose soumettre à votre raison le résultat de mes observations, avec la confiance de mon attachement.
»La grossesse de l'Impératrice est une joie publique, une espérance nouvelle, que chacun saisit avec empressement. Votre Majesté le comprendra facilement, elle, à qui j'ai vu envisager ce grand événement, comme la récompense d'un grand sacrifice. Eh bien! madame, d'après ce que j'ai cru remarquer, il me semble qu'il vous reste encore un pas à faire, pour mettre le complément à votre ouvrage, et je me sens la force de m'expliquer, parce qu'il paraît que la dernière privation que votre raison vous impose ne peut être pour cette fois que momentanée... Vous vous rappelez sans doute d'avoir regretté quelquefois avec moi que l'Empereur n'eût pas, au moment de son mariage, pressé l'entrevue de deux personnes qu'il se flattait de rapprocher facilement, parce qu'il les réunissait alors dans ses affections. Vous m'avez dit que, depuis, il avait espéré qu'une grossesse, en tranquillisant l'Impératrice sur ses droits, lui donnerait les moyens d'accomplir le vœu de son cœur. Mais, madame, si je ne me suis pas trompée dans mes observations, le temps n'est pas venu pour un pareil rapprochement.
»L'Impératrice paraît avoir apporté avec elle une imagination vive et prompte à s'alarmer... Elle aime avec la tendresse, avec l'abandon d'un premier amour; mais ce sentiment même semble porter avec lui un peu d'inquiétude, dont il est, en effet, si rarement séparé... La preuve en est dans une petite anecdote que le Grand-Maréchal m'a racontée, et qui appuiera ce que j'ai l'honneur de dire à Votre Majesté.
»Un jour, l'Empereur, se promenant avec elle dans les environs de la Malmaison, lui offrit, en votre absence, de voir ce joli séjour. À l'instant même, le visage de l'Impératrice fut inondé de larmes... Elle n'osait pas refuser, mais les marques de sa douleur étaient trop visibles pour que l'Empereur essayât d'insister. Cette disposition à la jalousie, que le temps affaiblira sans doute, ne pourra être qu'augmentée dans ce moment par la présence de Votre Majesté... Elle se souviendra peut-être que cet été, en la voyant si fraîche, si reposée, j'oserai dire si embellie par le calme de la vie que nous menions, j'osai lui dire, en riant, qu'il n'y avait pas d'adresse à rapporter à Paris tant de moyens de succès, et que je sentais parfaitement qu'à la place d'une autre je serais tout au moins inquiète. En vérité, madame, cette plaisanterie me semble aujourd'hui le cri de la raison... Le Grand-Maréchal[58], avec lequel j'ai causé, m'a témoigné aussi des inquiétudes que je partage... Il m'a paru qu'il n'osait pas faire expliquer l'Empereur sur un sujet qu'il ne traite qu'avec douleur. Il m'a parlé avec un accent vrai de cet attachement que vous inspirez encore, qui doit lui-même inviter à une grande circonspection. Les nouvelles situations inspirent de nouveaux devoirs; et, si j'osais, je dirais qu'il n'appartient pas à une âme comme la vôtre de rien faire qui puisse engager l'Empereur à manquer aux siens[59].
»Ici, au milieu de la joie que cause cette grossesse, à l'époque de la naissance d'un enfant attendu avec tant d'impatience, au milieu des fêtes qui suivront cet événement, que feriez-vous, madame?... Que ferait l'Empereur, qui se devrait aux ménagements qu'exigerait l'état de cette jeune mère, et qui serait encore troublé par le souvenir des sentiments qu'il vous conserve?... Il souffrirait, quoique votre délicatesse ne se permît de rien exiger. Mais vous souffririez aussi; vous n'entendriez pas impunément le cri de tant de réjouissances, livrée, comme vous le seriez peut-être, à l'oubli de toute une nation, ou devenue l'objet de la pitié de quelques-uns qui vous plaindraient peut-être, mais seulement par esprit de parti. Peu à peu votre situation deviendrait si pénible, qu'un éloignement complet parviendrait seul à tout remettre en ordre. Puisque j'ai commencé, souffrez que j'achève... Il vous faudrait quitter Paris. La Malmaison, Navarre même, seraient trop près des clameurs d'une ville oisive et quelquefois malintentionnée. Obligée de vous retirer, vous auriez l'air de fuir par ordre, et vous perdriez tout l'honneur que donne l'initiative dans une conduite généreuse.
»Voilà les observations que j'ai voulu vous soumettre; voilà le résultat des longues conversations que j'ai eues avec mon mari, et encore d'un entretien que le hasard m'a procuré avec le Grand-Maréchal. Moins animé que nous sur vos intérêts, et accoutumé, comme vous le savez, à ne pas arrêter ses opinions quand il n'a pas reçu d'ordre de les transmettre, c'est avec beaucoup de temps et un peu d'adresse que j'ai tiré de lui quelques-unes de ses pensées. Mais aussitôt que je les ai entrevues, j'ai pu conclure qu'il vous restait encore un sacrifice à faire, et qu'il était digne de vous de ne point attendre les événements, et de les prévenir en écrivant à l'Empereur pour lui annoncer une courageuse détermination. En lui évitant un embarras dont vous l'empêchez seule de sortir, vous acquerrez de nouveaux droits à sa reconnaissance. Et, d'ailleurs, outre la récompense toujours attachée à une action droite et raisonnable, avec cet aimable caractère qui vous distingue, cette disposition à plaire et à vous faire aimer, peut-être trouverez-vous dans un voyage un peu plus prolongé des plaisirs que vous ne prévoyez pas d'abord. À Milan, le spectacle si doux des succès mérités d'un fils vous attend. Florence, Rome même, offriraient à vos goûts des jouissances qui embelliraient cet éloignement momentané. Vous trouveriez à chaque pas, en Italie, des souvenirs que l'Empereur ne s'irriterait pas de voir renouveler, parce qu'ils s'attachent pour lui aux époques de sa première gloire.
»Tout ce que m'a dit le Grand-Maréchal me prouve assez que Sa Majesté veut que vous conserviez à jamais les dignités du rang où vous avez été élevée par ses succès et sa tendresse. Et cependant l'hiver se passerait; la saison où l'on peut habiter Navarre vous ramènerait aux occupations d'embellissements qui vous y attendent. Le temps, ce grand réparateur de toutes choses, aurait tout consolidé, et vous auriez mis le complément à cette conduite noble qui vous assure la reconnaissance de toute une nation. Je ne sais si je m'abuse, madame, mais je crois qu'il y a encore du bonheur dans l'exercice de semblables devoirs. Le cœur d'une femme sait trouver du plaisir dans le sacrifice qu'il fait à celui qu'elle aime. Prévenir l'embarras dont l'Empereur pourrait sortir lui-même, s'il vous aimait moins; rassurer les inquiétudes d'une jeune femme, que le temps et cette expérience de vous-même rendront plus calme: tout cela est digne de vous. Si vous étiez moins sûre de l'effet que peuvent encore produire les grâces de votre personne, votre rôle serait moins difficile; mais il me semble que c'est parce que Votre Majesté sait très-bien qu'elle possède des avantages qui peuvent établir une concurrence, qu'elle doit avoir la délicatesse de tous les procédés.
»J'espère que Votre Majesté me pardonnera une aussi longue lettre, et les réflexions qu'elle contient. Quand j'appuie si fortement sur cette impérieuse nécessité de s'éloigner de nous pour quelque temps, je me flatte qu'elle daignera penser que, peut-être, jamais je ne lui ai donné de plus véritables marques des sentiments qui m'attachent à elle.
»Je suis, avec un profond respect, madame, de Votre Majesté,
»La très-humble et très-obéissante servante,