»Vergennes de Rémusat[60]

Maintenant, voici la lettre écrite par l'Empereur, et que Joséphine reçut presque en même temps que celle de madame de Rémusat.

À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE, À GENÈVE.

Fontainebleau, 1er octobre 1810.

«J'ai reçu ta lettre. Hortense, que j'ai vue, te dira ce que je pense. Va voir ton fils cet hiver; reviens aux eaux d'Aix l'année prochaine, ou bien reste au printemps à Navarre. Je te conseillerais bien d'aller à Navarre tout de suite, si je ne craignais que tu ne t'y ennuiasses. Mon opinion est que tu ne peux être, l'hiver, convenablement qu'à Milan ou à Navarre. Après cela, j'approuve tout ce que tu feras; car je ne veux te gêner en rien.

»Adieu, mon amie. L'Impératrice est grosse de quatre mois. Je nomme madame de Montesquiou gouvernante des enfants de France. Sois contente et ne te monte pas la tête; ne doute jamais de mes sentiments.

»Napoléon.»

De toutes les choses adroitement combinées que l'Empereur ait jamais pu entreprendre ou tenter, je n'en connais pas une au-dessus de celle-ci; mais pour rendre justice à chacun, rien ne peut aussi égaler l'adresse avec laquelle madame de Rémusat a exécuté ou plutôt tenté la mission... Quelle admirable lettre! surtout lorsqu'on connaît la personne à laquelle elle a été écrite! Comme Joséphine est enveloppée dans un filet de flatterie, qui devait l'empêcher de regarder en arrière, et devait, en effet, la faire courir au-devant de nouvelles fêtes, de nouveaux succès; mais l'excès même de la chose, sa perfection, fut ce qui en empêcha la réussite: convaincue de cette pensée, que madame de Rémusat cherchait à lui inculquer, pour lui inspirer une noble résolution, Joséphine se crut toujours passionnément aimée de l'Empereur; mais ce n'était plus vrai: sans doute il l'avait aimée d'amour, mais les temps non-seulement étaient changés, mais les circonstances, TOUT l'était autour d'elle et dans elle-même. Cette flatterie de madame de Rémusat, sur son état de santé, était précisément ce qui l'empêchait de plaire comme par le passé. Le grand charme de Joséphine était dans la grâce de sa tournure, bien plus que dans la beauté de son visage; elle n'avait aucun trait, et son visage avait en lui-même un défaut, qui était tellement terrible et redoutable que jamais on n'a songé à placer l'amour à côté de cette infirmité dans son royaume; je veux parler bien moins encore de ses dents entièrement perdues, que de l'épouvantable résultat qui en provenait. À l'époque où madame de Rémusat lui écrivait cette lettre, Joséphine commençait à prendre aussi cet embonpoint qui lui enleva sa charmante tournure. Sans doute, la grâce qui était inhérente à sa nature ne l'abandonna jamais; on la retrouvait partout, et toujours dans le moindre mot, dans un geste; mais qu'est-ce qu'un geste et un mot gracieux pour combattre une jeune personne de dix-huit ans, grande, forte peut-être, mais d'une fraîcheur de rose, quoique laide, ayant de beaux cheveux, de belles dents, une haleine fraîche et pure, et cette foule d'avantages qui entourent toujours la jeunesse dans ses premiers jours et son premier bonheur. Ensuite, ce qu'on savait très-bien, c'est que l'Empereur en était fort occupé. Il cherchait tous les moyens de la rendre heureuse, et je suis convaincue que connaissant la légèreté de Joséphine, et cependant l'effet profond que devait produire l'annonce de la grossesse de Marie-Louise, il redouta pour le repos de tous des scènes qui seraient publiques, se passant à la Malmaison et à Navarre, devant plus de vingt femmes. Madame de Rémusat fut donc chargée de la délicate mission de faire comprendre à l'impératrice Joséphine que l'impératrice Marie-Louise devenait la véritable souveraine, du moment qu'elle donnait tout à la fois à l'Empereur un héritier comme père et chef de famille, et un successeur comme souverain d'un grand empire; mais ces pensées étaient trop élevées pour elle; elle n'ouvrit l'oreille qu'aux sons qui lui apportaient cette conviction après laquelle elle courait, depuis le jour où pour la première fois on fit retentir autour d'elle le mot de divorce... Quoi qu'il en fût, l'Empereur lui fit donc écrire par madame de Rémusat. Joséphine ne comprit ni la lettre de l'Empereur, ni celle de madame de Rémusat, elle ne tint compte d'aucun avis. Elle revint à la Malmaison d'abord; puis ensuite elle partit pour Navarre, où elle passa l'hiver, s'amusant et ayant autour d'elle une petite cour. Napoléon fut vivement contrarié; quelque soin qu'il apportât à ne laisser approcher de Marie-Louise que des personnes sûres, telles que la duchesse de Montebello, dont l'esprit juste et posé, quoiqu'elle fût jeune, et les soins assidus empêchaient tous les propos absurdes d'arriver à l'Impératrice, cependant la dame d'honneur n'était pas toujours là... Il y avait d'autres femmes, que je ne veux pas nommer et que leur service amenait auprès de Marie-Louise. Celles-là n'étaient pas comme la duchesse de Montebello. On racontait à Marie-Louise que Joséphine avait telle ou telle qualité, une beauté, un agrément, une perfection, tellement accomplis, qu'il fallait désespérer de jamais l'égaler, et tout cela dit de manière à redouter la ressemblance, parce qu'à chaque chose arrivait le correctif. Un jour l'Empereur entra chez Marie-Louise à l'improviste, et la trouva pleurant. C'était deux mois à peu près après la naissance du roi de Rome... En voyant son visage rosé, ordinairement l'image de la santé et même de la gaieté d'une enfant, tout couvert de larmes, l'Empereur fut alarmé.

—«Qu'avez-vous, Louise? lui demanda-t-il en la prenant dans ses bras... Eh bien continua-t-il en riant, que caches-tu donc là?..»

Et cherchant à voir ce que l'Impératrice cherchait à lui dérober sous son châle, il prit dans sa main un petit médaillon renfermant un portrait. Quelle fut sa surprise en reconnaissant celui de Joséphine! mais charmant et rajeuni de plus de vingt ans; c'était Joséphine à vingt-cinq tout au plus, et mise néanmoins comme au moment où le portrait était entre les mains de la jalouse jeune femme.