Vers la fin de 1813, la société de la Malmaison prit un aspect vraiment lugubre. Toutes ces morts répétées des amis de l'Empereur, la perte de la bataille de Leipsick, tous nos revers... Il y avait en effet de quoi glacer tous les cœurs...
L'hiver fut donc extrêmement triste[94], malgré le caractère français, qui cherche toujours à trouver une consolation, même au milieu d'une infortune... Mais tous les deuils, les craintes de l'avenir dominaient enfin notre nature légère, cette fois.
Cette même année fut cependant, pour l'impératrice Joséphine, l'époque d'une joie très-vive, quoique mêlée de peine; mais elle lui donnait la preuve d'une profonde estime de l'Empereur. Elle vit le roi de Rome: depuis longtemps elle sollicitait avec ardeur cette entrevue auprès de l'Empereur. Elle voulait voir cet enfant qui lui avait coûté si cher!...
L'Empereur s'y refusait: il craignait une scène, dont l'enfant pouvait être frappé, et rendre involontairement compte à sa mère. Ce ne fut donc qu'après avoir reçu de Joséphine une promesse solennelle d'être paisible et calme devant le roi de Rome, que l'Empereur consentit à cette entrevue: elle se fit à Bagatelle.
L'Empereur parla à madame de Montesquiou; et lui-même, montant à cheval, il escorta la calèche dans laquelle était son fils, et donna l'ordre d'aller à Bagatelle.
L'impératrice Joséphine y était déjà rendue... Son cœur battait vivement en attendant ceux qui devaient arriver; et lorsqu'elle entendit arrêter la voiture qui conduisait vers elle l'Empereur et son enfant, elle fut au moment de s'évanouir.
L'Empereur entra dans le salon où était Joséphine, en tenant le roi de Rome par la main. Le jeune prince était alors admirablement beau. Il ressemblait à un de ces enfants qui ont dû servir de modèle au Corrége et à l'Albane... Je n'en parle pas au reste comme on peut parler du fils de l'empereur Napoléon, avec cette prévention qui fait trouver droit un enfant bossu: le roi de Rome était vraiment beau comme un ange!... Qu'on regarde la gravure faite d'après le charmant dessin d'Isabey, où le roi de Rome est représenté à genoux en disant:
Je prie Dieu pour la France et pour mon père!...
Cher enfant! et maintenant c'est nous qui prions et pour toi et pour lui!...
—«Allez embrasser cette dame, mon fils,» dit l'Empereur à l'enfant, en lui montrant Joséphine qui était retombée tremblante sur le fauteuil, d'où elle s'était soulevée à leur entrée dans l'appartement.