Et se plaçant au milieu de la galerie, il commença son récit:
Un jour, il parut à Rome un être mystérieux dont l'âge, le nom, et le sexe même, furent d'abord inconnus; les bruits les plus étranges circulèrent bientôt dans la ville sainte. Les Romains aiment le merveilleux; ils voulurent voir dans cet être bizarre de forme, et dans ses mœurs habituelles, un objet sur lequel l'inquisition devait avoir les yeux. Bientôt la curiosité redoubla; la foule visita le quartier désert où cet individu s'était retiré, dans le palais Gandolfo, demeure solitaire et ruinée où jamais un être vivant n'avait choisi sa demeure.
Un seul serviteur, silencieux comme son maître ou sa maîtresse, était le compagnon de l'habitant du palais Gandolfo; il sortait seulement pour aller aux provisions, puis il rentrait, et de huit jours l'herbe qui croissait entre les pierres des galeries abandonnées n'était foulée par un pied humain.
Un jour, le bruit se répandit que le mystérieux inconnu dévoilait l'avenir, qu'il prédisait, enfin, et que ses prédictions étaient effrayantes presque toujours pour ceux qui allaient les chercher.
Quelque voilée que fût la personne de la sibylle, cependant on finit par trouver qu'elle était femme, ou du moins que les indices qui révélaient qu'elle était femme étaient suffisants.—Bientôt sa renommée fut grande: on ne parlait plus que de la sibylle. Ce nom lui resta.
Deux jeunes Romains vivaient alors à Rome dans toute la douceur d'une sainte amitié: l'un se nommait Camille, l'autre Giulio; tous deux jeunes, tous deux beaux, tous deux riches de cette espérance qui rend l'âme si radieuse à vingt ans. Camille, brave et déterminé, voulut aller aussitôt chez la sibylle; Giulio, plus timide ou plutôt plus craintif, redoutait l'avenir et ne voulait pas avancer le moment où cet avenir se dévoilerait à lui. Il refusa longtemps. Enfin Camille l'entraîna, et un soir, au moment où le soleil se couchait sur le mont Quirinal, les deux amis franchissaient la porte redoutée du palais de la sibylle.
En entrant dans les vastes cours dont les dalles de marbre résonnaient sous leurs pas, ils ne virent pas un être humain venir à leur rencontre. Giulio sentait ses jambes fléchir sous lui... son front était humide et brûlant... il souffrait... mais attiré par un charme qu'il ne pouvait vaincre, il suivait Camille au travers des vieilles chambres, des salles désertes et des décombres du palais maudit.
Tout à coup, en traversant une galerie, les deux amis furent arrêtés à la vue d'un immense rideau noir qui la partageait; au moment où ils entrèrent dans cette pièce, une voix d'une douceur infinie prononça ces mots:
—Si vous voulez connaître votre sort, jeunes gens, passez derrière ce rideau... mais auparavant, préparez-vous par la prière à cet acte solennel.
Involontairement Giulio tombe à genoux et prie. Camille s'incline légèrement; puis il se relève, et mettant la main sur son poignard, il écarte le rideau qui s'ébranle sous sa main et, se séparant tout à coup, leur laisse voir le sanctuaire qu'ils étaient venus chercher.