L'empereur Alexandre avait été profondément intéressé, ainsi que chacune de nous, quoique nous connussions déjà le conte. L'empereur en demanda une copie qu'il emporta à Pétersbourg. Il n'avait pas de titre, et nous fûmes toutes d'accord de le nommer «la Destinée.»

SALON DE MADAME RÉCAMIER,
À CLICHY.

À l'époque où je parle de madame Récamier, il est impossible, à moins de l'avoir vue et d'en avoir conservé le souvenir dans un cœur dévoué à elle, de se faire une idée de sa fraîcheur d'Hébé et de la grâce de son sourire. Il y avait dans l'accord de ce sourire et de son regard plus de charmes qu'il n'en faudrait pour captiver le cœur le plus sévère. C'était une création à part que madame Récamier à cet âge de dix-huit ans; et jamais je n'ai retrouvé ni en Italie, ni en Espagne, ce pays si riche en beauté, ni en Allemagne, ni en Suisse, la terre classique des joues aux feuilles de rose, jamais je n'ai retrouvé ce que m'offrait alors madame Récamier.

Madame Récamier, dans les premières années de son mariage, vivait non pas retirée, mais dans un monde tout intérieur; elle vivait dans une famille nombreuse formée de la sienne et de celle de son mari, et lorsqu'elle allait dans le monde, c'était pour y produire un effet qu'elle ne renouvelait que rarement. Elle était simple et bonne comme elle l'est encore aujourd'hui, et la plus jolie femme de France et peut-être de l'Europe.

M. Récamier n'avait pas encore été atteint par le despotisme impérial à cette époque; M. Barbé-Marbois n'avait pas posé sa main de fer sur sa destinée; il était riche enfin. Cependant il habitait, rue du Mail, no 3, une maison assez ordinaire, et madame Récamier, toujours simple et ne voulant que ce que son mari voulait, ne souhaitait rien au delà.

Cependant elle eut le désir d'avoir une campagne, et M. Récamier lui fit arranger le grand château de Clichy-la-Garenne[106], qui appartenait à madame de Lévy. Là elle pouvait venir à Paris facilement, et lui-même pouvait, après la bourse, y aller dîner et revenir le soir.

L'intérieur de madame Récamier était surtout composé d'amis et de personnes supérieures; ce fut toujours un bonheur pour elle que d'aimer un être ou une chose au-dessus d'une ligne ordinaire; et depuis que je la connais, j'ai su l'apprécier encore pour cette volonté d'aimer surtout ce qui est beau et bon, même avec des défauts. C'est la supériorité de sa haute nature qui produit cette volonté; c'est une qualité de plus en elle.

Cette maison de Clichy était jolie, sans être très-recherchée; c'était dans ce lieu que madame Récamier, âgée de dix-huit ans, était recherchée par tout ce qui avait alors un nom.

Un jour, elle était dans un salon qui donnait sur le jardin, occupée à mettre des fleurs dans une grande corbeille où elle les arrangeait selon leurs couleurs. Dans cette occupation elle était ravissante; elle avait une robe de mousseline blanche faite à la prêtresse, comme on le disait alors; ses beaux cheveux n'étaient retenus par aucune autre chose qu'un peigne d'écaille... Fort occupée de ses fleurs, elle n'entendit pas la porte qui s'ouvrit et un nom qui fut annoncé. La personne qui entra demeura quelque temps sans faire un pas. C'était Lucien Bonaparte, alors ministre de l'Intérieur.

—Mon Dieu! que vous êtes charmante ainsi! Elle se retourna vivement, mais sans témoigner de peur; elle n'en avait pas eu, et ne marquait jamais que ce qu'elle éprouvait. Elle salua le jeune ministre d'un de ses gracieux sourires.