—Il est bien, ce roman. Il y a de l'âme, il y a du cœur et du style; elle fera bien de continuer, car je lui soupçonne un vrai talent.

Ce roman de Valérie est, en effet, charmant; Valérie fut lu par moi avec grand intérêt, et le cas que l'on fait aujourd'hui de ce même livre me montre que son mérite est réel, pour avoir survécu à trente années de sommeil et même à trente-quatre.

Je ne connaissais pas madame de Krudner; je voulus lui être présentée, et je la vis de près avec beaucoup d'intérêt. Sans doute elle ne frappait pas comme madame de Staël, parce qu'elle n'avait que du talent et que madame de Staël avait du génie. Cette différence doit être admise par qui n'a connu ni l'une ni l'autre.

Madame de Krudner était une femme de très-grande taille, paraissant en avoir une plus grande encore en raison de sa maigreur. Elle était d'une extrême pâleur et très-blonde; elle avait été elle-même l'original de Valérie. On me dit qu'elle ne le niait pas lorsqu'on le lui demandait; j'avoue qu'étant jeune, cela me parut étrange. Toutefois, je la trouvai ce qu'elle était, parfaitement aimable; elle avait déjà le goût des idées mystiques et novatrices, et ne pouvait parler pendant une heure sur un sujet sans y mêler aussitôt quelques mots de religion.

La journée fut charmante; Ouvrard s'entend comme personne à monter une partie, à la diriger et à la maintenir toute une journée. Je l'ai vu ainsi au Raincy, et lorsqu'il recevait à la pompe à feu. Garat avait été invité; il chanta, et la journée fut complète.

J'ai parlé tout à l'heure de la simplicité de la campagne de Clichy; il n'en fut pas toujours ainsi autour de madame Récamier. M. Récamier, voulant que sa jeune femme trouvât chez elle les jouissances de son âge, acheta, même sans l'en prévenir, le superbe hôtel de la rue du Mont-Blanc dans lequel loge aujourd'hui madame Lehon. Bertaut, l'architecte, fut requis pour meubler cet hôtel et en faire un palais enchanté; Bertaut avait du goût, et un goût exquis; je n'ai jamais vu un appartement arrangé par lui autrement que très-bien. Celui de madame Récamier fut un des mieux parmi les plus soignés; la salle à manger, la chambre à coucher, le premier salon, le grand salon, tout était magnifiquement et élégamment meublé. La chambre à coucher, surtout, a du reste servi de modèle à tout ce qu'on a fait en ce genre; je ne crois pas que depuis on ait fait mieux. Je ne le pense pas comme les gens qui croient que rien n'est beau que ce qu'a produit leur temps; je le dis parce que l'évidence est là.

Ce fut dans cette maison que se donna le premier bal en règle qui se soit donné dans une maison particulière, parce que les bals de ministres sortent de la ligne, ainsi que les bals étrangers. Je dis donc que les bals de madame Récamier furent les plus beaux qu'on eût vus jusque-là dans Paris; elle en faisait les honneurs avec une grâce parfaite et cette bonté si gracieuse qui lui gagne les cœurs. Quand je parle d'elle, il me faut être en garde contre moi-même, car je répèterais toujours ce que je dis d'elle; il me semble que je ne l'ai pas encore assez dit.

Madame Récamier est la première personne de Paris (car il faut que justice soit rendue à qui il appartient) qui ait eu une maison ouverte où l'on reçût: elle voyait d'abord beaucoup de monde pour l'état de son mari; ensuite, pour elle, il y avait une autre manière de vivre, une autre société que celle que nécessairement son goût exquis ne pouvait confondre avec ces hommes qui savent et connaissent la vie;... portée à la bonne compagnie par sa nature, aimant ce qui est distingué, le cherchant et voulant avoir un bonheur intérieur dans cette maison où le luxe n'était pas tout pour elle, et où son cœur cherchait des amis... Elle se forma une société, et malgré sa jeunesse elle eut la gloire dès ce moment de servir de règle et de modèle aux autres femmes.

On y rencontrait, outre madame de Staël, Adrien de Montmorency, Benjamin Constant, Mathieu de Montmorency, ces hommes qui connaissent le monde et l'embellissent avec leurs coutumes courtoises et l'extrême quintessence du savoir-vivre comme avec leur esprit; M. de Bouillé, et d'autres hommes encore qui pouvaient être avec ceux que je viens de nommer, comme M. de Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Valence, M. Ouvrard; ce dernier avait la connaissance du monde et pouvait être à la fois l'homme du jour et l'homme d'autrefois.

Après Clichy, madame Récamier eut une autre campagne, Saint-Brice; c'était un plus beau lieu que Clichy: les ombrages étaient plus épais, les eaux plus belles. Madame Récamier aimait Saint-Brice... mais bientôt il lui devint plus cher par l'hospitalité qu'elle y donna à une amie malheureuse. Madame de Staël, poursuivie par Napoléon, trouva sous le toit de madame Récamier ce que toujours on aura près d'elle: du repos et de l'espoir.