Junot était à Saint-Brice lorsque madame de Staël y arriva; son désespoir lui fit mal.

—Sauvez-la, dit madame Récamier à Junot.

—Je le voudrais pour vous, puisque vous le souhaitez, et pour elle aussi, car elle me fait mal; mais elle a bien irrité l'Empereur.

—Faites tous vos efforts, répéta l'ange.

—Je ferai si bien que je me brouillerai plutôt avec lui s'il ne me l'accorde pas.

—N'allez pas faire de coup de tête, lui dit madame Récamier de sa douce voix... et à cette voix toute tempête se calmait.

Mais tout fut inutile. Comme on l'a vu dans le volume précédent, Napoléon fut inflexible, et dans sa colère il laissa échapper une parole haineuse contre madame Récamier; aussi, lorsque quelques mois plus tard, étant demandée par cette même amie qui voulait lui dire un dernier adieu, madame Récamier voulut tout quitter pour aller rejoindre madame de Staël, Junot la supplia de rester.

—Vous ne reviendrez plus, lui disait-il, le cœur brisé... Vous ne reviendrez plus ici...

—C'est impossible, on ne peut me punir de remplir un devoir sacré, disait la douce et angélique créature, elle qui n'avait jamais éprouvé un sentiment haineux... et dont l'âme, quoique passionnée, est remplie de cette mansuétude qui fait aimer plutôt que haïr.

Hélas! la prédiction de l'amitié ne fut que trop vraie! Madame Récamier ne revint plus à Paris... et ne revit plus cet ami qui lui était si dévoué que dans l'exil, et lorsque lui-même marchait à la mort[111]!...