«J'ai l'honneur de présenter au Directoire exécutif le citoyen Bonaparte, qui apporte la ratification du traité de paix conclu avec l'empereur.

«En nous apportant ce gage certain de la paix, il nous rappelle malgré lui les innombrables merveilles qui ont amené un si grand événement. Mais qu'il se rassure, je veux bien taire en ce moment tout ce qui fera un jour l'honneur de l'histoire et l'admiration de la postérité. Je veux même ajouter, pour satisfaire à ses vœux impatients, que cette gloire qui jette sur la France un si grand éclat, appartient à la Révolution...

«...C'est pour les Français, pour conquérir leur estime, que le général Bonaparte se sentait pressé de vaincre; et les cris de joie des vrais patriotes à la nouvelle d'une victoire, reportés vers Bonaparte, devenaient le garant d'une victoire nouvelle. Ainsi, tous les Français ont vaincu en Bonaparte; ainsi sa gloire est la propriété de tous.

«...Et quand je pense à tout ce qu'il a fait pour se faire pardonner cette gloire!—à ce goût antique de la simplicité qui le distingue, à son amour pour les sciences abstraites, à ses lectures favorites... à ce sublime Ossian qui semble le détacher de la terre... quand personne n'ignore son mépris profond pour le luxe, pour l'éclat, pour le faste, ces misérables ambitions des âmes communes... ah! loin de redouter ce qu'on voudrait appeler son ambition, je sens qu'il nous faudra le solliciter peut-être un jour pour l'arracher aux douceurs de sa studieuse retraite...

«Mais entraîné par le plaisir de parler de vous, général, je m'aperçois trop tard que le public immense qui nous entoure est impatient de vous entendre. Et vous aussi, vous aurez à me reprocher de retarder le plaisir que vous aurez à écouter celui qui a le droit de vous parler au nom de la France entière, et la douceur de vous parler encore au nom d'une ancienne amitié[53]...»

Dans ce discours, qui est beaucoup plus long, mais dont j'ai rapporté seulement les principaux traits, on retrouve M. de Talleyrand tout entier. C'est d'abord sa bonne grâce... son bon goût de politesse, de bonne compagnie, et puis la finesse la plus adroite dans la louange. Elle était excessive, et pourtant si bien donnée, que même un ennemi à découvert de Bonaparte ne pouvait s'en offenser... Avec bien plus de raison encore le Directoire, qui voulait couvrir de fleurs et de lauriers le précipice dans lequel il voulait faire tomber le héros, ne pouvait ouvertement s'en formaliser. Pour ce qui touchait Bonaparte, il devait être satisfait; rien ne pouvait lui être plus agréable que cette louange, presque arrachée à un homme comme M. de Talleyrand... Ce discours m'a toujours paru un chef-d'œuvre d'habileté et de talent, comme connaissance du monde et du cœur humain, quelque esprit qu'on ait. Ce n'est pas un esprit spécial qui flattait Bonaparte en cette circonstance, c'était celui de M. de Talleyrand, c'était son esprit fin et moqueur, et pourtant gracieux... Pour qui connaissait l'envie et la terreur que Bonaparte inspirait aux Directeurs, on ne peut s'empêcher de sourire en lisant le dernier paragraphe du discours de M. de Talleyrand. L'ancienne amitié de Barras pour Bonaparte, voilà un de ces mots qui font la fortune d'un homme qui aurait eu la sienne à faire comme homme d'esprit dans le monde; mais M. de Talleyrand n'en était pas là.—J'ai parlé plus haut du discours de M. de Barras, que je crois fait par M. de Talleyrand. Cette opinion était celle du général Junot et de bien d'autres personnes. M. de Talleyrand, à ce moment de notre révolution, avait un grand pouvoir sur les esprits inférieurs, que le sien régissait. Certes, je n'aime pas M. de Talleyrand, après tout le mal qu'il a fait à l'Empereur; mais que je ne lui reconnaisse pas une haute et notable supériorité, c'est ce dont je suis incapable...

Tout dans une époque comme celle que je décris est une pièce pour l'histoire à venir... Cette fête donnée au vainqueur-pacificateur, comme chacun l'appelait, est un type qui raconte avec une vérité frappante ce qu'on ne sait pas et qu'on voudrait avoir vu; on croirait entendre la relation d'une fête donnée par Périclès ou par le sénat romain; on y verra en même temps le désir de rétablir l'ancienne étiquette: tout cela est matière à réflexion et sujet à de grandes et profondes pensées.

Le 20 frimaire, un décadi, jour de fête dans le nouveau calendrier, se fit la réception de Bonaparte au Luxembourg. Pour cette réception, on avait fait faire des décorations comme pour jouer la comédie.

Au fond de la grande cour, et contre le vestibule, s'élevait l'autel de la patrie surmonté des statues de l'Égalité, de la Liberté et de la Paix. Autour de l'autel on voyait plusieurs trophées formés des drapeaux conquis par l'armée d'Italie; derrière, et dans une partie supérieure, étaient placés cinq fauteuils destinés aux cinq directeurs; au-dessous étaient des siéges ordinaires pour les ministres; au bas de l'autel était le corps diplomatique; des deux côtés de l'autel étaient deux amphithéâtres très-grands et destinés aux autorités; à leur extrémité on voyait un faisceau de drapeaux provenant des différentes conquêtes faites par nos armées; au-dessus de l'amphithéâtre, et, dans la crainte du mauvais temps, on avait fait une tente immense, dans laquelle le jour était néanmoins toujours ménagé; autour de la cour on voyait une foule d'ornements, comme des couronnes de laurier appendues le long des murs; les fenêtres qui devaient servir de loges pour cette représentation étaient aussi toutes pavoisées; enfin, tout respirait un air de fête, et, malgré le froid, les curieux se disputaient les places; la rue de Tournon, la rue de Vaugirard, toutes les avenues du Luxembourg, étaient encombrées depuis le matin... À onze heures, les cinq membres du Directoire, en grand costume, avec leur chapeau à plumes, leur manteau brodé en arabesques grecques avec une forme moyen âge, ayant enfin le costume qu'on leur connaît, se réunirent chez Laréveillère-Lépaux, sur l'invitation de M. de Talleyrand (car il est à remarquer que ce fut lui qui les fit), les autorités civiles furent convoquées chez François de Neufchâteau; le général Bonaparte, entouré de ses aides de camp Junot, Marmont, Duroc, Sukolsky, Lavalette, etc., s'était rendu chez Laréveillère-Lépaux.

À midi, le canon tira pour le départ du Directoire; il se mit en marche par les galeries pour se rendre dans la cour. Pendant sa route, le Conservatoire jouait les airs de la Marseillaise, du Chant du Départ et les jeunes élèves chantaient des hymnes républicains.