Lorsque chacun fut placé, ce qui fut long et fort ennuyeux par le froid qu'il faisait, un terrible incident anima cruellement la scène... Le côté droit du palais n'avait pas été occupé depuis 93 et demandait de grandes réparations, qui se faisaient alors. Des factionnaires avaient été placés aux échafaudages, à la demande de l'architecte, pour empêcher les curieux de s'y placer; mais un homme de la maison, un employé dans les bureaux du Directoire, voulut, de l'intérieur, aller sur l'échafaudage, croyant qu'il supporterait bien un seul homme; la planche fit bascule, et le malheureux tomba de toute la hauteur du bâtiment dans la cour. Ce fut un affreux spectacle; mais dans l'attente de ce qu'on était venu voir, cette triste scène passa plus inaperçue.
Lorsque tout le monde fut placé, un huissier envoyé par le président du Directoire, alla prévenir le général Bonaparte qu'on l'attendait; il était demeuré avec ses aides de camp, ainsi que le général Joubert et Andréossy, chez Laréveillère-Lépaux.
Alors le Conservatoire joua une symphonie en manière de marche... elle était à peine au tiers, qu'un bruit éclatant, formé de plusieurs milliers de voix, frappe le ciel et couvre celui des instruments.
C'est qu'on venait d'apercevoir le général Bonaparte sur l'estrade, à côté de l'autel de la patrie... Il était conduit par M. de Talleyrand et le ministre de la Guerre; pendant plusieurs minutes, les cris de: Vive Bonaparte!.. Vive le pacificateur de l'Europe!... Vive à jamais Bonaparte!... Vive la République!
Les femmes faisaient voler leurs mouchoirs parfumés, leurs ceintures, leurs écharpes... elles étaient en délire devant cette jeune gloire, si modeste et si grande!... Tout à coup, un chœur de jeunes gens entonne l'hymne à la liberté... au premier son qui frappe l'oreille de cette foule exaltée, elle répond par le même chant, et plusieurs milliers de voix chantent religieusement le couplet commencé, tandis que le Directoire et toutes les autorités restent debout et découverts. Cette diversion tout imprévue fit un profond effet sur les spectateurs, qui, eux-mêmes, agissaient par un entraînement involontaire!... Oh! que Bonaparte était grand ce jour-là! plus grand que le 2 décembre 1804 dans l'église Notre-Dame.
Lorsque le calme fut rétabli, le général Bonaparte, conduit par M. de Talleyrand, s'approcha de l'autel de la patrie, et y déposa le traité de Campo-Formio. Ce fut alors que M. de Talleyrand prononça le discours dont j'ai rapporté quelques passages... Ce n'était pas la première fois qu'il se trouvait devant l'autel de la patrie... il se rappelait la messe du Champ-de-Mars, le jour de la Fédération.
Ce fut, après lui, au tour de Bonaparte à parler. Il ne fut ni long, ni ennuyeux, et son discours peut servir de modèle en ce genre[54]. Je ne le rapporte point ici pour ne pas augmenter inutilement la matière.
Mais une merveille de prolixité, ce fut la réponse de Barras; elle contenait au moins une feuille d'impression[55]: c'était à mourir. Cependant ce discours était mieux fait qu'à lui n'appartenait: aussi dit-on que c'était M. de Talleyrand qui avait fait le discours de Barras.
En terminant, il se jeta de tout le poids de son corps, qui était assez volumineux, dans les bras du général Bonaparte, qui le reçut avec le calme qu'il eut toute sa vie. Cependant, ce calme faillit céder à l'attaque inattendue des quatre autres directeurs, qui fondirent sur lui et l'embrassèrent avec une profonde émotion, comme le disait François de Neufchâteau en le racontant le même soir.
C'était ce qu'on appelait l'accolade fraternelle.