Après que l'émotion fut passée, M. de Talleyrand prit Bonaparte par la main aussitôt qu'il fut descendu de l'autel de la patrie, et le conduisit à un fauteuil qui lui avait été préparé en avant du corps diplomatique.
C'est alors que le Conservatoire, qui probablement faisait ses études dans les fêtes nationales, entonna le chant du Retour, dont Chénier avait fait les paroles sur le modèle du chant laconien dont parle Barthélemy dans Anacharsis... les guerriers commencent, puis les vieillards, les bardes, le chœur, les jeunes filles, les guerriers, et puis un chœur qui termine le chant.
Ce fut après ce chant que Joubert et Andréossy présentèrent le drapeau dont j'ai fait la description plus haut. Mais une maladie du temps, c'étaient les discours; tout le monde parlait, et parlait longtemps: c'était pour en mourir. Andréossy, Joubert et les directeurs, tout cela bavarda, le Conservatoire chanta, et enfin la séance fut levée.
Ce moment fut encore bien doux pour le général Bonaparte; les mêmes cris d'enthousiasme le saluèrent à son départ comme à son arrivée: il était si aimé alors!... Lorsque le drapeau de l'armée d'Italie fut emporté pour être suspendu à la voûte de la salle des délibérations du Directoire, les mêmes acclamations suivirent le drapeau. Un officier supérieur le portait avec une vénération dont son visage révélait l'expression; elle était vraie et sentie, comme celle des assistants. Cette journée m'est présente comme si elle n'était qu'à une année de mon souvenir[56].
M. de Talleyrand, qui voulait que les projets pour l'Orient reçussent leur exécution, pressait le départ avec une grande activité. Pendant ce temps il donnait des fêtes, en faisait donner au pacificateur, plus encore qu'au vainqueur, parce que les traités de paix regardent le ministre des Affaires étrangères, et que les drapeaux et les villes prises sont le domaine du ministre de la Guerre... M. de Talleyrand est peut-être l'homme le moins parleur que j'aie rencontré de ma vie; eh bien! la manie du discours l'avait atteint comme les autres: il avait la parlotte comme tous ceux qui avaient une place quelconque dans le Gouvernement, et il ne laissait à personne sa part de bavardage.
Madame de Staël avait été parfaite pour M. de Talleyrand; mais le souvenir de ces services-là s'affaiblit d'autant mieux que le péril personnel est souvent à côté de la mémoire... M. de Talleyrand avait ensuite un autre motif, au moins aussi sérieux: l'amitié de madame de Staël était, comme tout ce qu'elle éprouvait, ardente et passionnée... et alors inquiète et même jalouse. Les affections de M. de Talleyrand ne s'arrangeaient pas d'une inquisition aussi soutenue que celle exercée par madame de Staël. Pour dire la chose, il était amoureux de madame Grandt, et afin que personne n'en doutât, il venait de l'établir chez lui sous le prétexte de la protéger. Il n'avait pas fait ce pas pour écouter des remontrances; aussi celles de madame de Staël lui donnèrent-elles de l'humeur, et voilà tout. Il y eut alors des mouvements étranges dans la société de M. de Talleyrand. Une lettre[57] insérée dans tous les journaux courut Paris, et fut, comme on le pense, commentée avec la charité que la société française apporte toujours dans ses jugements sur un de ses membres, malgré toute sa politesse et son urbanité.
Cette lettre était de M. de Chauvelin; elle disait en termes très-clairs et précis qu'il ne savait pas pourquoi M. de Talleyrand prétendait avoir fait partie de la légation française en Angleterre en 1792. «M. de Talleyrand n'a eu avec la légation aucun rapport, du moins officiel, que j'aie connu, moi, son chef,» disait M. de Chauvelin dans cette lettre, fort spirituelle et bien faite, comme M. de Chauvelin pouvait en faire une au reste. Mais cette sorte de rejet, pour ainsi dire, que M. de Talleyrand recevait de la main d'une personne dont l'autorité était grande en cette question, fit un effet très-mauvais dans le monde, surtout après et même pendant ces placards de Jorry. Un matin, une personne que je ne nommerai pas, mais qu'on connaît bien, alla chez M. de Talleyrand; il venait de se lever et se promenait dans l'équipage qu'on lui connaît, et de plus il avait à cette époque une grande aversion pour les robes de chambre. Le temps était beau, le printemps embaumait l'air, et la joie était dans tous les rayons d'un beau soleil qui dorait la verdure naissante des arbres du jardin. Malgré cette gaieté, qui aurait dû lui épanouir l'âme, M. de Talleyrand souriait peut-être, mais ne riait pas. Sa figure blême était impassible comme les masques de Venise très-bien faits. L'ami qui venait lui raconter les bruits qui l'inquiétaient lui dit vainement tout ce qu'il avait entendu, tout ce qu'il craignait; M. de Talleyrand ne disait rien. Tout à coup, interrompant sa toilette, il dit à l'ami consterné:
—Puisque vous avez lu les journaux, mon cher, vous y aurez vu l'annonce de l'arrivée de plusieurs personnages fort intéressants, et comme ils viennent du dehors, c'est à moi, au ministre des Affaires étrangères qu'ils sont adressés, conjointement avec celui de l'Intérieur... Ma foi! puisqu'ils aiment les discours dans ce pays-ci, ils ne seront pas servis selon leur goût cette fois, car si nous parlons, ils ne nous répondront pas.
L'autre le regardait avec étonnement.
—De qui donc parlez-vous? lui demanda-t-il à la fin.