—Des ours de Berne.

—Les ours de Berne!...

—Eh! sans doute, ces ours qu'on gardait dans les fossés de la ville. Ces ours, armes vivantes de Berne... ces ours qui avaient une liste civile... Eh bien! ils sont en route pour Paris. Le général Schawembourg a fait comme les généraux romains qui envoyaient à Rome les souverains vaincus, pour qu'ils parussent enchaînés après le char du vainqueur dans son ovation... Ma foi, ceux-ci pourraient fort bien le traîner, le char de triomphe!... qu'en dites-vous?... En attendant, on leur prépare une belle cage au Jardin des Plantes. Et voilà comment tout s'arrange: un prisonnier se sauve, un autre est élargi... En voilà deux qui arrivent.

Il y avait une amertume et une ironie saillante dans ces paroles accentuées avec une voix égale et douce et une figure impassible qui frappaient d'autant plus qu'on la sentait sans la voir, et que l'homme passé maître en cette manière pouvait nier qu'il se fût moqué de tout ce qu'il venait de nommer.

—Est-ce donc de Sidney-Smith que vous voulez parler? lui demanda l'ami.

M. de Talleyrand fit un signe de tête...—Et l'autre, quel est-il?

—Monsieur d'Araujo.—Sa cour, au reste, a voulu lui faire oublier ses deux mois de captivité au Temple... Elle lui a envoyé deux cordons, celui d'Avis et celui du Christ, dont il n'était que commandeur.—Allons, encore un discours à prononcer pour le départ de celui-là.

Il se leva et fit quelques pas lentement tout en boitant, repoussant avec humeur tout ce qui se présentait à lui. Il était évident que de même qu'il repoussait les chaises qu'il trouvait sous ses pas, il cherchait à éloigner les pensées qui venaient le troubler.

Quelques habitués entrèrent dans le moment chez M. de Talleyrand pour leur visite du matin... Quelques-uns d'entre eux avaient l'air soucieux.

—Qu'avez-vous donc, d'Herenaude[58]? dit le ministre à un homme dont la physionomie fine révélait un esprit hors de la ligne commune, vous paraissez bien sombre ce matin.