M. DE TALLEYRAND.
Déjeunons; le courrier arrivera peut-être pendant que nous serons à table.
Cela fut comme il l'avait dit; les dépêches de Bernadotte étaient terribles. L'insulte avait été des plus vives. Bernadotte écrivait que le 25 germinal, ayant arboré le drapeau tricolore au-dessus de la porte de son hôtel à Vienne, le peuple vint en foule devant cette maison, en commençant à invectiver le drapeau tricolore. Ce fut vers sept heures du soir que le rassemblement fut le plus fort; la police, au lieu de réprimer le scandale, ne se mêla de rien, au risque de voir se rallumer une guerre aussi terrible pour l'Autriche, que la dernière avait écrasée... Lorsque la foule comprit qu'elle avait permission de tout faire, elle fit des excès. Les vitres de l'hôtel de l'ambassade furent brisées, et une troupe de furieux entra même dans la maison; mais le général-ambassadeur savait mieux soutenir un siége qu'il ne pouvait conduire une négociation, et les premiers qui osèrent arriver à lui furent reçus à coups de pistolet. Les furieux se retirèrent, mais après avoir brisé les voitures sous les remises. Une pareille histoire ne peut se comprendre. Le 26 au matin, Bernadotte avait quitté Vienne.
«Bien! Bernadotte, s'écria Bonaparte en entendant cette dernière phrase, bien!... Grand Dieu, disait-il en joignant ses mains et se promenant à grands pas, quel indigne outrage! Et ce sont nos couleurs, ces couleurs devant lesquelles ils ont fui tant de fois, qu'ils osent insulter ainsi!... Ah! je ne forme plus qu'un vœu, c'est de conduire encore une fois le drapeau tricolore contre l'Autriche.»
M. de Talleyrand était alors, du moins je le crois, à l'unisson de ces sentiments. Je pense que son cœur était vrai lorsqu'il disait à Bonaparte d'une voix touchée:
«Oui, vous savez aimer la patrie!
—La France! s'écria Bonaparte... la France!.. Ah! jamais on ne saura à quel point j'aime la France!...»
On obtint pour toute satisfaction que M. de Thugut quitterait le ministère, où il fut remplacé par le comte de Cobentzel, que Bonaparte avait connu à Leoben et à Udine.
Bonaparte quitta Paris, non pas, comme les journaux l'annoncèrent, le 1er floréal, mais le 3 à minuit. Il prit congé du Directoire à trois heures; il dîna chez Barras, et alla avec lui voir jouer Macbeth par Talma, dont c'était alors le triomphe. Il se trouve beaucoup d'applications dans Macbeth, lorsqu'on parle de ses triomphes; aucune ne fut perdue; et Barras eut un moment certainement pénible, en voyant l'adoration dont le héros de la France était l'objet[63]...
Bonaparte quitta Paris enveloppé d'un mystère tout à fait impénétrable. Il allait, disait-on, commander une immense expédition, et nul ne savait de quel côté il devait porter ses coups. Après son départ, M. de Talleyrand demeura encore au ministère; mais il était évident qu'il existait quelque doute sur lui, et que des soupçons commençaient à s'élever... Comme ce n'est pas son histoire politique que j'écris, il ne m'appartient pas de prononcer sur ce qui fut cause de sa sortie du ministère... Ainsi donc j'ignore si véritablement il a donné sa démission ou s'il a reçu son congé; mais je me bornerai à dire qu'il sortit du ministère des Affaires étrangères, où il n'était pas au moment du 18 brumaire, lorsque Bonaparte revint d'Égypte: c'était alors M. de Reinhard. Au reste, les hommes tels que M. d'Hauterive, M. Labenardière, ces hommes qui faisaient le travail le plus ardu, étaient toujours là; ils étaient impassibles et ne quittaient jamais l'hôtel des Affaires étrangères.