Quoique M. de Talleyrand ne fût plus ministre, il n'en allait pas moins chez Barras, avec qui il demeura très-bien jusqu'au 18 brumaire. Il allait fréquemment à Grosbois, recevait chez lui; mais, quoiqu'il eût une maison dont madame Grandt faisait les honneurs, il vit moins de monde lorsqu'il eut quitté le ministère, soit qu'il ne voulût pas éveiller l'ombrage du Directoire, soit que la chose fût plus de son goût. Il fit vers ce temps rentrer son frère Archambault, dont les enfants étaient demeurés en France. M. Archambault de Périgord, l'un des hommes les plus agréables de l'ancienne cour de France, était encore à cette époque un homme parfaitement bien, et tout à fait digne d'être à la tête de la mode, bien plus qu'une foule de jeunes gens ridicules qui se croyaient élégants parce qu'ils étaient absurdes.
M. de Talleyrand aimait donc madame Grandt avec une grande passion. C'était une femme d'une belle taille, mais non gracieuse: je me sers de ce mot, parce qu'il rend mieux ma pensée. Elle n'était pas disgracieuse, je le puis dire, et cependant elle n'était pas gracieuse non plus: elle était déjà fort grosse. Son nez retroussé aurait donné de la finesse à une autre qu'à elle, mais elle n'avait aucun mouvement dans le regard ni dans la bouche. Elle était massive dans ses mouvements comme dans sa pensée. Ses cheveux étaient d'une rare beauté et d'un blond ravissant. Mais si tout cela faisait une belle femme, ce n'était après tout qu'une belle statue, et elle n'était d'aucune ressource à M. de Talleyrand.
Lorsque Bonaparte revint à Paris et fit le 18 brumaire, il avait de M. de Talleyrand une haute opinion comme homme de talent. Le ministère des Affaires étrangères était alors aux mains de M. de Reinhard, et M. de Talleyrand était, non pas disgracié, mais hors des affaires. Je crois être sûre néanmoins qu'il fut très-influent pour le 18 brumaire. Il aimait Bonaparte alors, et rien n'a prouvé le contraire que l'affaire du duc d'Enghien...
Ce fut surtout lorsque M. de Talleyrand fut ministre des Affaires étrangères sous le Consulat, qu'il eut ce qu'on appelle un salon; et pourtant, chose étrange, madame Grandt logeait chez lui rue d'Anjou et faisait les honneurs de la maison; ils n'étaient pas même mariés à la municipalité alors... Ceci est un fait à consigner dans l'histoire du temps...
La société intime, le fond du salon de M. de Talleyrand à cette époque, se composait des personnes suivantes:
D'abord sa famille, qui était nombreuse: son frère Archambault de Périgord et ses enfants, son fils aîné Louis, qui depuis mourut à Berlin, jeune homme de la plus brillante espérance, et sa fille Mélanie, maintenant duchesse de Poix[64]; et puis le second frère de M. de Talleyrand, Bozon de Périgord et sa femme: leur fille (aujourd'hui duchesse d'Esclignac) était alors trop enfant pour compter parmi ce qui tenait place chez son oncle autrement que comme une bien jolie enfant, annonçant la femme charmante que nous voyons depuis. Je ne parle que des frères de M. de Talleyrand; car aussitôt qu'il fut bien reconnu que le nouveau gouvernement lui était favorable, tous ceux qui lui tenaient rancune devinrent moins rigoureux pour lui et commencèrent à oublier la Fédération, ce qui fit que la liste en est longue. Je parle ensuite du salon ordinaire, agréable et causant de M. de Talleyrand.
M. de Talleyrand n'aimait pas la causerie organisée, comme souvent cela était chez madame de Staël; il est même assez silencieux habituellement, et je l'ai vu quelquefois demeurer trois et quatre heures ne parlant que pour nommer les cartes au whist.
Les hommes de son intimité étaient aussi de cette humeur assez silencieuse, excepté cependant M. de Sainte-Foix, aimable conteur lorsqu'une fois il avait la parole, et l'un des hommes les plus spirituels de son temps: parmi les autres, c'était M. de Montrond, dont j'ai parlé dans le volume précédent; c'était M. de Choiseul-Gouffier[65], homme du monde et savant tout à la fois, sachant dire avec tout le charme qu'on peut attendre d'une femme dans une histoire racontée, et tout le sérieux pourtant d'un homme comme lui, dans la peinture des mœurs d'un empire qui s'écroule par la chute visible de l'une des assises du monument. Que de fois je me suis oubliée l'écoutant encore à deux heures du matin, et regrettant que madame Grandt nous répétât qu'elle avait mal à la tête!
M. de La Vaupalière était aussi de la société intime de M. de Talleyrand. Sans être sur la ligne des hommes avec lesquels il vivait habituellement, M. de La Vaupalière était un homme du monde aimable et doux à vivre. Ami de M. de Vaudreuil[66], il avait toute l'élégance ancienne, tout ce charme de politesse qui fait tant aimer la société française, en raison de cette urbanité qui est un de nos charmes puissants de tradition sur lesquels nous vivons encore; et puis il était parfaitement bon.
M. de Narbonne (le comte Louis) était encore un ami très-cher de M. de Talleyrand; il passait presque sa vie chez lui dans cette première époque du ministère de M. de Talleyrand... Je n'ai rien de nouveau à en dire. J'ai formulé mon opinion sur M. de Narbonne avec une profonde conviction de tout ce qu'il possédait de parfait par le cœur et par l'esprit. Mes regrets accompagneront son nom, et sa mémoire me sera toujours aussi chère et sacrée que celle de mon père... M. de Narbonne contribuait donc grandement à ce plaisir qu'on trouvait chez M. de Talleyrand, comme société intime. M. le prince de Nassau y venait aussi assidûment... M. d'Herenaude, lorsque ses occupations le lui permettaient, venait également à la petite maison de la rue d'Anjou, car cette fois M. de Talleyrand n'avait pas été reprendre le grand hôtel Gallifet. J'ai toujours pensé que madame Grandt en était le motif. Comment, en effet, conduire madame Grandt dans les salons d'un ministère, et d'un ministère comme celui des Affaires étrangères encore!