Les femmes étaient madame et mademoiselle de Coigny... et (chose étrange!) beaucoup de nous autres jeunes mariées qui ne savions pas ce que nous faisions, et que nos maris conduisaient chez M. de Talleyrand, dont quelques-uns savaient apprécier l'esprit. De ce nombre était M. d'Abrantès; il aimait beaucoup M. de Talleyrand, et fut charmé quand il me trouva moi-même toute ravie d'aller avec lui. M. de Talleyrand venait chez ma mère, rarement à la vérité, parce que ma mère, très-exagérée dans son opinion royaliste, et ne voyant souvent que des personnes de cette même opinion, entre autres le prince et la princesse de Chalais, cousins-germains de M. de Talleyrand, mais ne l'aimant pas, il ne cherchait pas une maison où cependant il était apprécié, mais par la maîtresse de la maison seulement. Il suivait de là que ma mère ignorait complétement que M. de Talleyrand logeât chez madame Grandt, ou madame Grandt chez M. de Talleyrand... Nous étions plusieurs dans le même cas; Duroc y conduisait aussi sa femme, ainsi que plusieurs de ses camarades, comme Savary, Lauriston, etc...

Cette petite maison de la rue d'Anjou était fort jolie... Il y avait un salon fort grand, voilà tout; plus tard, il y eut une galerie en manière de serre chaude qui agrandit le local.

M. de Talleyrand jouait beaucoup, soit au whist, soit au creps; il jouait toujours... On soupait chez lui, quoiqu'il ne soupât pas... mais il avait réinstitué cette ancienne coutume, si favorable au charme de la causerie. Madame Grandt aimait ensuite le souper pour lui-même, et M. de Talleyrand la trouva très-docile pour cette coutume; Brillat-Savarin aurait fait un Aphorisme[67] sur les soupers de madame Grandt, plus tard madame de Talleyrand, pour peu qu'elle le lui eût demandé.

Un homme remarquable de l'époque allait aussi chez M. de Talleyrand, c'était Brillat-Savarin; il y avait son rival également, que M. de Talleyrand aimait assez aussi: c'était M. de La Reynière, que personne n'aimait; mais M. de La Reynière n'était qu'un élève à côté de Brillat-Savarin; et puis, le premier est un cynique méchant et atrabilaire, tandis que Brillat-Savarin est toujours prêt à couronner sa coupe de roses et de jasmin... Il mange pour vivre, lui; mais comme il veut bien vivre, il fait de cette action très-importante l'objet d'une attention spéciale. Après avoir lu l'Almanach des Gourmands, je n'avais plus faim... Après avoir lu Brillat-Savarin, je demandais mon dîner.

Le seul reproche que je lui fasse, à Brillat-Savarin, c'est de ne pas assez s'occuper du contenant, tout en disant merveille du contenu. C'est peut-être une réflexion de femme que je fais là; mais il me semble que rien n'est plus nécessaire au bien-être confortable d'un bon dîner que des cristaux, une belle argenterie, de belles porcelaines, du linge de Flandre ou de Saxe, et enfin de tout ce luxe qui peut entourer aujourd'hui un objet qu'on veut orner...

M. de Talleyrand prit, dans les premières années du Consulat, une petite campagne à Auteuil près de la Tuilerie, maison appartenant alors à madame de Vaudé. Cette maison d'Auteuil était fort petite et ne contenait quelquefois qu'à grand'peine les convives de M. de Talleyrand; car on venait lui demander à dîner sans qu'il attendît, et cela le charmait. Madame de Luynes, la vicomtesse de Laval, madame et mademoiselle de Coigny, le général Sébastiani, le général Junot, M. de Montrond, M. de Sainte-Foix, M. de La Vaupalière, M. de Narbonne, M. de Choiseul, M. de Nassau (après la paix de Lunéville), le bailli de Ferrette, et puis un autre original qu'on trouvait partout, qui était reçu partout et ne tenait à rien, si ce n'est au prince primat, qui ne le connaissait pas, le comte de Grandcourt; et puis quelques membres du Corps diplomatique plus familiers dans la maison que les autres.

Quoique cette campagne fût si près de Paris, qu'elle pouvait, en vérité, passer pour une petite maison du faubourg, la vie y devenait à l'instant même plus commode et plus facile... M. de Talleyrand causait davantage... Il jouait au billard après et avant le dîner; il y avait un mouvement enfin que madame Grandt ne pouvait pas, comme cela lui arrivait à Paris, transformer en un état passif... et faire d'une troupe de gens ayant volonté d'agir et de penser, un cercle imitant un serpent qui se mord la queue... un cercle éternel d'où vous ne pouvez sortir. J'ai éprouvé cet effet presque magnétique plusieurs fois dans la rue d'Anjou...

Les bonnes journées d'Auteuil étaient celles où l'on arrivait à trois heures... on se promenait ou dans le bois, ou dans le jardin. Si M. de Talleyrand ne travaillait pas avec le premier Consul et que ses convives lui fussent agréables, il les venait trouver, et alors il était charmant; on dînait fort bien, car sa maison était bien tenue... On jouait au billard, ou bien au creps, ou à un autre jeu que l'une de ces dames aurait indiqué. Madame de Balby, lorsqu'après elle fut de retour, aurait remué le cornet jusqu'au jour. Je n'ai jamais connu personne aimant le jeu comme madame de Balby. Je parlerai plus tard d'elle en parlant de madame la duchesse de Luynes.

Dans le courant de la soirée, M. de Talleyrand travaillait une ou deux heures, lorsqu'il n'allait pas à la Malmaison ou bien aux Tuileries, et puis, revenant dans le salon, il allait à la table de jeu, faisait quelques coups de creps, ou bien, s'il avait plus de temps, un ou deux robbers de whist. Il s'arrêtait ensuite à une grande table ronde, sur laquelle il faisait mettre de grands volumes de gravures anglaises, dont il avait déjà, à cette époque, une des plus magnifiques collections connues; il faisait placer sur cette table de grandes gravures et des voyages pour sa nièce et pour moi. Sa nièce n'était pas encore mariée; je l'étais depuis seulement six mois.

J'aimais beaucoup M. de Talleyrand alors; M. d'Abrantès, qui l'aimait beaucoup aussi, avait surtout pour lui un attachement fondé sur de la reconnaissance, car nous croyions tous qu'il aimait Napoléon.