Ce mariage étonna tout le monde. Madame Grandt n'était plus jeune, elle n'était plus belle même. Il ne restait plus de cette personne si renommée qu'un colosse de chair, portant perruque, ayant des yeux bordés de rouge, et en tout une personne très-peu désirable. Toutes les vieilles amies de M. de Talleyrand jetèrent flammes et feu. La duchesse de Luynes, la vicomtesse de Laval, madame d'Yechsiwithz, madame de Coigny, tout ce monde fut désolé. Mais ce furent principalement les hommes. M. de Montrond surtout tenait madame de Talleyrand dans la plus belle des haines. Il y avait enfin un concert de reproches entre tous les amis de M. de Talleyrand, qui vint s'abattre sur M. de Narbonne, témoin du mariage.

—Pourquoi ne pas nous l'avoir dit? s'écriaient-ils tous...; nous serions venus embrasser notre ami et lui demander de ne pas faire cette folie.

—Mais je n'ai pas eu le temps, s'écriait M. de Narbonne. Songez donc que je n'ai eu que deux heures.

Lorsque madame de Talleyrand fut présentée à l'Empereur, elle vint à Saint-Cloud faire sa cour. En la voyant, l'Empereur fronça le sourcil, et lui dit assez durement:

—Madame, maintenant que vous êtes la femme d'un homme dont le nom vous impose des devoirs, j'espère que vous y songerez.

Madame de Talleyrand était probablement prévenue, et on lui avait fait la leçon, car elle répondit:

—Sire, je m'efforcerai d'imiter en tout Sa Majesté l'Impératrice.

L'Empereur ne répondit rien à son tour. Une fois mariée, madame de Talleyrand rendit la maison de M. de Talleyrand moins agréable. On savait ce qu'elle était avant ce mariage, et tout en la traitant bien, on lui donnait souvent le loisir de la réflexion en restant des soirées entières sans lui parler. Elle ne gênait pas enfin, et maintenant il fallait se gêner pour elle. Toutefois, cette crainte ne fut pas longue. M. de Talleyrand, qui, je crois, s'en était repenti avant de l'avoir fait, dit lui-même quelques mots qui guidèrent les amis même au delà des bornes prescrites. Mais de ce moment, néanmoins, la maison de M. de Talleyrand fut toute différente de ce qu'elle était.

DEUXIÈME PARTIE.
M. DE TALLEYRAND SOUS L'EMPIRE, DE 1804 À 1807.—LE PRINCE DE BÉNÉVENT DEPUIS 1807 JUSQU'EN 1814.

La situation de M. de Talleyrand pendant le séjour du Pape en France, lors du couronnement, fut très-délicate; mais il s'en tira admirablement, et même à Notre-Dame il ne craignit, ou du moins ne parut craindre aucuns souvenirs fâcheux. Peut-être lui-même les avait-il oubliés.