Tilsitt vit faire un traité qui de nouveau devait donner de l'espoir pour la paix. M. de Talleyrand revint avec l'Empereur; la société de la rue d'Anjou reprit ses habitudes, et tout marcha comme par le passé. Toutefois une grande tempête se préparait du côté de l'ouest, et tout faisait présumer que ses éclats seraient terribles: l'Espagne annonçait une révolution... Ce fut en ce moment que Napoléon supprima le tribunat!...
C'est une délicate chose à toucher que cette affaire de la Péninsule. Avant d'en dire quelques mots, je parlerai de l'opinion de la France sur l'Empereur: elle était ce que peut-être elle n'avait jamais été. Sa force morale avait reçu à Tilsitt une augmentation tellement hors des proportions voulues, qu'il pouvait tout tenter. Cette amitié d'un souverain puissant, l'entrevue de Tilsitt, tout ce qui s'était passé dans cette campagne, où en dix mois Napoléon avait touché les bords de la Vistule et remporté des victoires qui suffiraient pour illustrer le règne entier d'un homme; le fait réel, c'est que depuis le couronnement de l'Empereur, jamais il ne fut aussi fort qu'en ce moment.
Les affaires de la Péninsule ont-elles été conseillées par M. de Talleyrand, oui ou non? voilà l'état d'une question fort délicate depuis longtemps livrée à la discussion politique... et personne ne l'a pu résoudre. Si j'interroge ma conscience, je réponds que je suis certaine que si M. de Talleyrand ne l'a pas conseillée, il l'a fortement approuvée. Je n'en veux pour preuve que les liaisons plus qu'intimes non-seulement de lui avec Izquierdo, mais de tous ceux qui l'entouraient avec cet homme, âme damnée du prince de la Paix... J'ai d'ailleurs trouvé dans les papiers de mon mari des fragments de lettre ayant rapport à sa mission secrète lors de notre premier passage à Madrid, en allant prendre possession de notre ambassade à Lisbonne; Junot fut alors chargé de plusieurs choses intimes pour le prince des Asturies (plus tard Ferdinand VII). Tout cela se tient, et assez pour que je puisse formuler une opinion sur cette terrible et mystérieuse affaire d'Espagne. Le duc de Lavauguyon, qui se trouva à Madrid avec Murat, nous a raconté de bien étranges choses. Tous ces fragments forment un tout sur lequel je suis assise, et je prends de là ma direction.
La prise du Portugal commença la prise de la Péninsule. Ce mot de prise on n'en voulait pas, car on choisit pour commander l'armée d'invasion l'homme qui était encore ambassadeur auprès de la reine de Portugal. Ce fut une mauvaise comédie dont personne ne fut dupe, mais qui ne s'en joua pas moins.
La marche de l'armée française sur Lisbonne fut un prodige. Le général Thiébault, chef d'état-major du duc d'Abrantès pour cette même campagne, et à qui l'armée doit tant de remerciements et de reconnaissance, peut dire si ce fut une promenade, comme l'ont dit quelques ignorants ou quelques serpents... un de ces reptiles qui ont toujours besoin de siffler, n'importe quelle action. Quoi qu'il en soit du plus ou moins de périls que l'armée a courus, tandis que nos aigles s'avançaient vers Lisbonne, Madrid grondait déjà sourdement pour annoncer cette terrible tempête qui devait amener quatre cent mille Français dans cette belle Espagne, pour y trouver la mort.
On sait déjà que ce n'était pas Charles IV qui était roi d'Espagne; il avait beau mettre au bas des cédules royales:
Yo el Rey,
il n'était pas aussi roi dans la Péninsule que je suis maîtresse absolue dans ma maison. C'était Godoy.
Ce Godoy, détesté, méprisé des Espagnols, ce Godoy qui, pendant vingt ans qu'il fut privado, ne sut même pas donner une loi heureuse à sa patrie... Pas un chemin, pas un pont, pas un arbre planté en son nom!... un silence de mort enfin couvrirait le nom de cet homme, si le cri de l'indignation ne s'élevait à côté de lui pour lui dire qu'il a fait le malheur de l'Espagne.
Cette haine générale n'était pas seulement le fruit de sa position de favori. Cette place de privado n'avait pas toujours été occupée par un homme inhabile; le duc d'Olivarès[77], le duc de Lerme, don Juan d'Autriche, le frère de Charles II, montraient, avec le comte de Campo-Manès, ce qu'on peut produire avec la faveur, quand le bon grain tombe sur une bonne terre. Mais Godoy ne dut son avénement à la faveur du roi que par celle de la reine. Honte sur lui! criait la nation tout entière.