Et c'est de cet homme que Don Eugenio Izquierdo était non-seulement l'agent, mais l'ami... Et on sait comment Izquierdo était reçu chez M. de Talleyrand!... Izquierdo!... lorsque je pense à cet homme, mon cœur se soulève.
Godoy fut l'homme fatal de l'Espagne bien plus que Napoléon. Je connais l'Espagne et je l'aime; j'ai bien étudié tous ses malheurs, j'ai remonté à leur cause, et je crois pouvoir affirmer que Don Manuel Godoy est la principale cause de toutes les infortunes de la Péninsule, sous quelque forme qu'elle ait été frappée.
Le prince des Asturies abhorrait le prince de la Paix; j'ai entendu cette haine s'exhaler avec rage du cœur de Ferdinand VII, en présence de mon mari et de la princesse sa femme[78], lorsque je passai à Madrid pour aller à Lisbonne.
Notre ambassadeur à Madrid, lors de la révolution d'Aranjuez, était M. le marquis de Beauharnais, beau-frère de Joséphine; sa position était des plus difficiles. Il avait tout le tact et le talent nécessaires pour agir dans une semblable circonstance; mais que faire contre une double manœuvre qui agit sans que vous sachiez où sont ses mouvements? M. de Talleyrand avait ses rouages, ses fils, que faisait mouvoir Izquierdo, et M. de Beauharnais avait d'autres renseignements et presque d'autres ordres. Il se conduisit même avec une admirable modération, en rétablissant la paix entre le prince des Asturies et son père. Mais Godoy ne voulait pas de paix; il voulait, je crois, la mort du prince des Asturies. Je ne puis m'expliquer autrement cette rage haineuse qui l'animait contre l'infant. Enfin les choses en vinrent au point que le roi et l'infant portèrent la cause au tribunal de Napoléon.—Il donna raison au père. Le fait est que le père était un imbécile, le fils un méchant et Godoy le plus misérable des hommes. Quant à la reine, elle ne sut être ni épouse, ni femme coupable, ni mère, ni souveraine. Voilà les acteurs de ce drame si imposant joué à Bayonne en 1808.
Les querelles devinrent sérieuses. On envoya des troupes en Espagne: ce fut une faute; nous n'en avions pas le droit... On a prétendu que Godoy, voulant emmener le vieux roi loin de Madrid pour le faire aller en Amérique, avait demandé des troupes afin de l'effrayer. Le fait est qu'Izquierdo partit en courrier de Paris et arriva à Aranjuez le mardi-gras. Il alla aussitôt chez Godoy... Il le trouva masqué, déguisé en moine, et faisant et disant toutes les folies qui passaient par sa pauvre tête. Izquierdo était un misérable niais, mais il avait assez de talent pour comprendre la gravité de leur position; il leva les épaules et fit bien.
Pendant ce temps, l'armée française, sous les ordres de Murat, franchissait les Pyrénées, et Murat entrait dans Madrid, où il fut mal accueilli. Murat n'était pas l'homme qu'il fallait aux Castillans, peuple sérieux, positif, austère, et l'opposé des fanfaronnades et des jactances de Murat.
Il crut avoir pris l'Espagne pour lui; mais l'Empereur lui écrivit qu'il fût tranquille et qu'il songerait à son affaire. Alors se firent entendre les pleurs et les grincements de dents. La grande-duchesse de Clèves, de Berg et de Juliers n'était pas contente... Mon Dieu! quelle extravagance et quel délire!
Quand Murat vit que l'Espagne n'était pas pour lui, il fit tout ce qu'il put pour faire perdre la couronne du royaume d'Espagne au pauvre Charles IV, et puis ensuite à tout autre qui la prendrait, c'est-à-dire qu'il embrouilla tout, au point que personne ne s'y reconnut. Godoy, qu'on allait pendre, ne le fut pas, et l'on vit un petit-fils de Louis XIV solliciter à genoux de quitter une couronne, un royaume qu'il ne pouvait plus partager avec son privado, demandant pour toute grâce un dernier asile où ce trésor fût en sûreté. C'est alors que Murat, sur les recommandations écrites et expresses de M. de Talleyrand, rendit la liberté à don Manuel Godoy. Ceci était après la révolution d'Aranjuez.
La nation fut furieuse. Godoy était tellement détesté, qu'on avait besoin de sa mort comme d'une expiation. Le peuple, les grands, la bourgeoisie, tous la voulaient et la demandaient par un seul cri.
C'est alors que l'Empereur arriva à Marrac. Il manda les parties devant lui. Ferdinand arriva le premier, et fut suivi de son père et de sa mère, qui ne quittaient pas leur inséparable Godoy. On sait la fin de cette histoire, du moins dans sa première partie... M. de Talleyrand y parut peu en dehors, n'étant plus alors aux Affaires étrangères; mais M. le duc de Cadore n'était pas dans ce chaos, tandis que M. de Talleyrand y était tout entier. Ses partisans, depuis cette époque, en voyant le blâme universel s'étendre sur cette affaire, voulurent le disculper, mais n'y purent parvenir; ils dirent seulement que s'il fût demeuré au portefeuille des Affaires étrangères, les choses se fussent passées plus convenablement.