Les princes d'Espagne allèrent à Valençay, chez M. de Talleyrand même, et le roi Charles IV à Marseille, avec sa femme et Manuelitto Godoy. Quelle profonde étude à faire dans toute cette tragi-comédie, jouée et composée par ceux mêmes qui sont en scène!

La conduite de Ferdinand VII, pendant sa captivité, lui fut, dit-on, suggérée pour le rendre méprisable aux yeux de ses sujets. Ceci est une de ces calomnies comme la méchanceté n'en fait que trop souvent. Ferdinand VII était un homme que j'ai connu, et qui n'avait nullement besoin d'être poussé pour faire des actions basses et indignes de son rang. Conspirant sans cesse contre lui-même, parce que ses tentatives étaient stupides; jouant ou faisant jouer la comédie, séduisant des maritornes dans les basses-cours du château, il laissa le duc de San-Carlos filer une plus noble passion auprès de madame de Talleyrand, qui, dit-on, ne lui fut pas cruelle; et lorsqu'elle vint à Paris et que nous y vîmes aussi le duc de San-Carlos, nous pensâmes que le duc s'était trompé. Mais la princesse ne l'entendait pas ainsi.

Une chose dont je n'ai pas parlé dans la première partie de cet article, c'est de la petite Charlotte. Qu'est-ce que Charlotte? Charlotte était une petite fille qu'un beau jour on vit apparaître dans le salon de M. de Talleyrand. Comme madame Grandt la caressait beaucoup, on crut qu'elle était sa fille et celle de M. de Talleyrand. Écoutez donc, il est de fait que la chose paraissait probable; mais ce n'était pas cela. Charlotte était fille de quelqu'un, parce qu'on a toujours une mère et un père. Le père, je n'ai jamais bien connu son nom, à moins qu'il ne s'appelât M. Charlotte; car la petite n'eut jamais d'autre nom, même quand au titre de mademoiselle on ajoute autre chose; on ne put trouver que mademoiselle Charlotte. Enfin, telle qu'elle était, cette petite, M. de Talleyrand en était idolâtre. Elle venait pincer les jambes du cardinal Caprara, qui lui souriait comme un martyr, parce qu'il venait de chez l'Impératrice, où les deux carlins lui avaient mis les jambes en marmelade. Elle touchait impunément à la coiffure du comte de Grandcourt; et un jour le comte de Bentheim l'ayant soulevée dans ses bras, elle lui ôta tout son rouge sans qu'il se plaignît. On connaissait son pouvoir sur M. de Talleyrand, et nul ne résistait à l'enfant. Mais le plus curieux, c'est que cette petite était aimée de madame de Talleyrand comme de son mari. Lorsqu'on avait dîné, Charlotte arrivait en se cachant derrière une immense coupe d'agate ou de porphyre, dans laquelle brûlaient des parfums. Une autre fois, elle arrivait habillée en Espagnole, en Polonaise, en Napolitaine, et puis elle dansait le boléro, la mazourka ou la tarentelle; M. de Talleyrand, alors, était dans le ravissement, et les applaudissements de tout le salon étaient plus vifs que ceux de l'Opéra pour mademoiselle Elssler. Le fait est que cette petite n'était pas jolie, avait des dents fort avancées, et ne dansait pas mieux qu'une autre; elle avait de plus l'air d'un chien habillé, avec son toquet sur l'oreille, et était parfaitement ridicule: elle m'a toujours fait cet effet au moins. J'ai parlé d'elle aussi longuement, parce qu'elle faisait partie du salon de M. de Talleyrand comme objet de curiosité. Si M. de Talleyrand avait davantage songé à l'avenir qu'il lui réservait, il aurait mis plus d'attention à la tenir dans un demi-jour convenable; mais en lui élevant un théâtre où il l'exposait, c'était lui donner la célébrité avec toutes ses conséquences.

La cause de la disgrâce de M. de Talleyrand, c'est-à-dire du prince de Bénévent, est inconnue; on ne peut que la présumer. Le cardinal Maury, qui ne l'aimait pas et n'en était pas plus aimé, me disait un jour que l'Empereur était ennuyé de tout ce qu'on lui rapportait des bêtises de madame de Talleyrand.—Mais qu'est-ce que cela fait? demandai-je au cardinal?... le mari est-il solidaire des torts de sa femme?...

—Oui. Pourquoi l'a-t-il épousée?

MILLIN.

Pourquoi, monseigneur? mais il ne l'a pas voulu. Ne savez-vous pas comment s'est fait ce mariage?

LE CARDINAL.

Non vraiment, et ne m'en soucie guère.

MILLIN.