LE CARDINAL.

C'est bien aussi ce que je disais, mon antiquaire; mais si l'on fait ce qu'on peut, on ne fait pas toujours ce qu'on doit.

À cette époque, M. de Talleyrand avait une attitude fort mauvaise; l'Empereur s'éloignait de lui. On faisait revivre l'histoire du duc d'Enghien avec celle des Bourbons d'Espagne, et l'on disait qu'il voulait donc épuiser tout le sang des Bourbons qui coulait dans la grande veine politique de l'Europe, et qu'en vérité il y avait abus de sa part, après les gages qu'il avait donnés à la Révolution.

Cette question du duc d'Enghien est encore toute neuve à discuter, et elle le sera toujours dès que Fouché n'a pas parlé sur le personnage mystérieux qui était à Paris en même temps que Georges et Pichegru. Mais laissons là ce sujet. M. de Talleyrand a trouvé moyen de jeter un voile aussi sombre sur cette mystérieuse histoire, qu'un épais linceul sur le malheureux qui mourut sa victime sur le rocher de Sainte-Hélène.

Maintenant, M. de Talleyrand a-t-il conspiré longtemps avant 1814? je ne le crois pas. L'Empereur eut tort, probablement, de rompre aussi violemment avec lui, et de lui faire une scène aussi cruelle la veille de son départ de Paris. Je sais que lors du départ pour Moscou, l'Empereur fut au moment de le rappeler au ministère; il est peut-être fâcheux que cela n'ait pas eu lieu. M. de Talleyrand ne haïssait pas l'Empereur, et il était bien vu des puissances étrangères, l'Autriche exceptée. La Russie l'aimait alors; je sais qu'en 1815 il n'en fut pas de même, mais l'Empereur Alexandre avait des préventions pour et contre: il y avait de grandes chances, du moins je le crois. Ainsi donc, lorsque l'Empereur n'emmena pas M. de Talleyrand à Varsovie, je le répète, je crois que ce fut fâcheux, et d'autant plus que ce fut M. de Pradt que l'Empereur emmena avec lui, pour en être mal servi dans ses derniers jours prospères, et caricaturé dans ses jours malheureux.

Les malheurs vinrent encore plus vite que nos victoires n'avaient été rapides; le désastre de Moscou survint, et avec lui la ruine de la France.

De retour en France, Napoléon, que son génie n'abandonna pas dans ces circonstances critiques, comprit tout ce que cet événement portait avec lui de chances funestes pour l'avenir... il assembla un conseil privé composé des ministres, des ministres d'État et de quelques grands officiers de sa maison, comme Duroc et Caulaincourt; M. de Talleyrand fut appelé à ce conseil. Interrogé par l'Empereur, il se prononça pour la paix; Cambacérès de même. Et ce fut le duc de Feltre, M. Clarke, qui osa dire en plein conseil, devant des témoins dont beaucoup vivent encore, que l'Empereur était DÉSHONORÉ s'il abandonnait un pouce de terrain, ou une prétention!....

—Voyez la conduite de cet homme pendant la Restauration!...

Lorsque l'Empereur partit, et qu'il laissa Marie-Louise régente avec un conseil, M. de Talleyrand fit partie de ce conseil. J'ai parlé de l'étrange scène que l'Empereur fit à M. de Talleyrand la veille de ce même départ; je n'en rappellerai donc ici que quelques mots: l'Empereur reprocha à M. de Talleyrand de rejeter sur lui les fautes de l'affaire d'Espagne.

—C'est vous qui me les avez conseillées, monsieur, lui disait l'Empereur d'une voix tonnante; c'est vous qui m'avez présenté un traité qui était déjà presque fait entre moi et le Prince de la Paix pour le faire roi des Algarves: osez le nier!... Ce traité devait vous donner vingt millions.