La colère de l'Empereur fut si forte enfin qu'il frappa M. de Talleyrand au menton... La scène fut des plus vives... L'Empereur eut tort.

Demeuré à Paris, libre, surveillé seulement par cet homme qui n'avait pas su se garder lui-même dans l'affaire de Mallet, M. de Talleyrand, l'âme ulcérée et vindicative, jura de se venger. L'Empereur aurait dû se rappeler son Machiavel et ne pas laisser derrière lui un ennemi libre.

Pendant l'héroïque défense de la Champagne, M. de Talleyrand sut agir. Ses amis, et il en eut, du moment qu'il cria vive le roi, parmi les gens qui le repoussaient la veille, ses amis le soutinrent et de leur fortune, et de leur crédit dans les partis alliés, de tout ce qui enfin était en leur pouvoir. Aussi, lorsque le jour du 31 mars arriva, tout était prêt pour l'attaque du côté du drapeau blanc; rien ne l'était pour la défense des aigles de l'Empire.

M. de Talleyrand logeait alors dans son nouvel hôtel de la rue Saint-Florentin. Je savais qu'il y recevait tous les jours une nombreuse foule tout ardente pour arborer la cocarde blanche: madame de Dino s'y préparait la première, la duchesse de Courlande... Que nous voulaient ces femmes? Elles n'étaient pas Françaises.

L'Impératrice quitta Paris. Si M. de Talleyrand n'eût pas été offensé, je suis certaine qu'il se fût opposé à son départ et à celui du Roi de Rome... Mais son parti était pris et le gant jeté, il fallait seulement trouver un moyen de ne pas partir.

Bourrienne, ce misérable, comblé des bienfaits de l'Empereur, et qui se dévoua à la honte et à la haine comme un autre à une noble conduite, trouva un moyen pour empêcher le départ de M. de Talleyrand; il fit aller à la barrière par laquelle devait sortir M. de Talleyrand un bataillon de garde nationale dévoué, avec des ordres secrets... M. de Talleyrand part et monte dans sa voiture; le duc de Rovigo, qui avait ordre de ne partir qu'après M. de Talleyrand, retourne alors chez lui, monte en voiture, et bientôt il est sur la route de Blois. Mais arrivé à la barrière convenue, M. de Talleyrand voit sa voiture entourée par un bataillon de garde nationale.

—Monseigneur, vous ne partirez pas!

—Mes amis, laissez-moi faire mon devoir. Je dois partir.

—Non, monseigneur, vous ne nous quitterez pas!

—Mes amis!... mes amis, je vous conjure!...