Après avoir dansé une ronde que Despréaux[91] nous avait apprise, et qui était fort jolie, nous allâmes quitter nos costumes afin de mettre un domino, et nous promener dans le bal, non pour nous y amuser à intriguer les gens; ce n'est pas lorsqu'il y a seulement sept ou huit cents personnes dans un appartement, et surtout lorsque beaucoup d'entre elles sont démasquées, qu'on peut intriguer et demeurer cachée. La grande-duchesse crut apparemment que c'était une prérogative princière de n'être pas connue, car nous la vîmes reparaître un moment après, portant un costume, parfaitement fidèle, de facteur de la poste. Elle y avait ajouté une perruque rousse comme celle du prince Pie, et se croyait déguisée et masquée jusqu'aux dents, parce qu'elle avait barbouillé ses petites mains, qu'elle avait les plus jolies du monde, comme tous les Bonaparte, au reste, même les hommes. Aussitôt qu'elle parut, nous la reconnûmes à l'instant. Elle avait alors une démarche facile à retrouver au milieu de mille autres; dès qu'elle eut fait un pas, je la reconnus. Elle avait des lettres dans son portefeuille de facteur, et elle les distribuait à ceux dont le nom était sur sa suscription. Cette idée était jolie pour un bal masqué à la cour; mais, pour cela, il eût fallu que les lettres ne continssent que des choses qu'on pût lire et entendre lire tout haut, même des malices, pourvu qu'elles fussent de bon goût. Le comte de M*********, du corps diplomatique résidant à Paris, ambassadeur, quoique fort jeune encore pour un emploi aussi difficile à soutenir en face de la terrible puissance qui s'élevait dans Napoléon, reçut une de ces lettres qui lui était adressée et qu'il eût mieux aimé recevoir chez lui, car, au fait, ce n'était probablement rien, et cela fit beaucoup jaser.
L'Empereur s'amusait de ces bals et de ces mascarades-là, comme s'il eût été encore sous-lieutenant. Il était excessivement facile à reconnaître; sa démarche saccadée, et pourtant remarquable, parce qu'elle avait de l'expression, si je puis me servir de ce mot pour des pas comme je ferais pour des paroles, était connue, non-seulement de nous toutes, mais des personnes qui n'étaient pas de la cour des princesses, et qui ne voyaient pas comme nous l'Empereur tous les jours. Sa prononciation avait aussi un caractère d'accentuation tout particulier que je n'ai connu qu'à lui et n'ai retrouvé dans personne, même dans aucun souverain[92]; elle le décelait autant que sa démarche. Mais comme le respect empêchait de témoigner qu'il était reconnu, il se croyait bien caché, et continuait à s'amuser, comme si le plus grand incognito l'eût entouré. Ensuite il n'aimait pas qu'on le reconnût, et le témoignait en ne reparlant jamais à la personne qui l'avait nommé. À une époque plus avancée que celle dont je parle maintenant, il rencontra madame Victor, depuis duchesse de Bellune, dans un bal déguisé; il la trouva fort belle, ce qu'elle était alors en effet, lui parla et lui dit des choses assez fortes sur des aventures arrivées en Hollande... La duchesse de Bellune crut faire merveille en se mettant à rire et en disant:—Ah! je vous reconnais bien: vous êtes l'Empereur!
—Vraiment! dit-il...
Et, se levant aussitôt, il s'éloigna d'elle; et jamais depuis il ne lui parla dans un bal masqué.
Il avait des mains, comme on le sait, vraiment charmantes, et dont une femme eût été jalouse. Ses mains devaient le faire reconnaître dans les derniers hivers; pour les mieux cacher, il mettait deux ou trois paires de gants. Ceci me rappelle un autre fait.
On sait à quel point Isabey était amusant. Son charmant talent de peinture, ce talent européen, avec lequel il donnait de la ressemblance à un portrait dont l'original n'avait quelquefois ni beauté ni même d'agrément, et qui pourtant donnait l'idée d'une jolie femme, ce talent qu'il n'a transmis à aucun de ses élèves, n'était pas le seul en lui; son esprit était charmant de finesse et de gaieté. Il avait, ce qu'il a toujours, de la malice sans méchanceté et une rapidité de conception étonnante. L'Empereur l'aimait, et lui accordait même beaucoup de confiance. En voici une preuve.
Connaissant Isabey, et sachant tout ce qu'il savait faire comme mime parfait, il ne douta pas qu'Isabey ne le fît lui-même comme il peignait pour les milliers de portraits qui se donnaient en Europe; en conséquence, il dit un jour à Isabey qu'il fallait qu'il se fît passer pour lui le lendemain dans un bal déguisé des princesses. Isabey demeura confondu de la mission.
—Ils ne me laissent jamais en repos, et Duroc, et Fouché, et Savary. Je ne me présente pas à un masque pour causer un moment, que je ne sois aussitôt entouré de cinquante personnes, parce qu'on a reconnu Savary et tous ceux qui font sentinelle autour de moi... Acceptez-vous?
—Si j'accepte, sire! s'écria Isabey avec joie et bonheur... Mais, reprit-il ensuite, je crains qu'il n'y ait quelque chose qui s'oppose à ce que j'aie l'honneur de représenter Votre Majesté.
—Quelle raison?...