Isabey avança ses deux mains sans parler, et semblait les montrer d'un air dolent qui fit rire Napoléon. Le fait est que les deux mains d'Isabey en auraient fait quatre comme celles de l'Empereur.
—Ah! ah! vous avez raison; en effet, dit-il, nos mains ne se ressemblent guère... mais comment faire?
—Je crois que j'ai trouvé un moyen, dit Isabey après avoir réfléchi un moment; et il rendra Votre Majesté encore plus difficile à reconnaître. Il faut que l'Empereur mette trois ou quatre paires de gros gants et même cinq si cela est nécessaire. Moi j'en mettrai également, mais seulement deux ou trois paires. Comme les deux masques sosies ne seront pas près l'un de l'autre, on ne pourra comparer, et trouver celui qui est plus ou moins ganté.
La chose réussit tellement bien, qu'il y a des gens qui certes connaissaient bien l'Empereur, et qui ont été dupes surtout des gants. Quant à la démarche, aux gestes, à la tournure, au portement de tête, tout était si bien observé que jamais on n'aurait reconnu Isabey pour être lui-même sous ce déguisement. Ce fut Duroc qui me découvrit le secret un jour, pour me préserver de l'Empereur, qui arrivait quelquefois comme une bombe auprès de nous et faisait les plus étranges questions... mais il me fit jurer de n'en pas parler, et, en effet, je n'en prévins personne, et ne nommai pas Isabey.
Maintenant que la chose peut être connue, et qu'on peut donner à chacun ce qui lui revient, il me faut arrêter un moment l'attention sur la noble conduite de l'artiste, qui n'eut pas un SEUL moment la pensée qu'il courrait un danger de vie et de mort. Non-seulement il ne l'eut pas alors, mais aujourd'hui elle ne lui est jamais venue. C'est d'un noble caractère. Eh bien! voilà encore un homme dont le type disparaît chaque jour, et c'est fâcheux... comme il jouait la comédie!... comme il improvisait un proverbe!... comme il faisait bien toutes ces charges qui réunissaient la gaieté et l'esprit, et ne rappelaient jamais ni Tabarin ni ses pareils, mais faisaient oublier Dugazon et ses scènes les plus burlesques.
Jamais je n'oublierai Isabey lorsqu'il sautait autour d'un salon, sur les bras des fauteuils, imitant un singe mangeant et épluchant une noix!...
Et lorsqu'il avait le grand Lenoir pour compère! lorsque celui-là faisait le nain et l'autre le géant!... On ne savait quel était le plus comique des deux[93].
Le jour de ce bal où le quadrille des paysannes du Tyrol fut dansé, pour revenir au sujet dont je me suis écartée pour parler d'Isabey, il y avait un autre quadrille, et cette seconde mascarade faillit amener la discorde comme dans le camp des Grecs.
La reine Hortense était enceinte du prince Louis, celui qui a survécu à tous ses frères. Elle était, quoique d'une taille élégante et svelte dans son état naturel, tout à fait tour dans les dernières semaines de cette grossesse; cependant, comme elle était toujours très-gaie, elle voulut aussi faire un quadrille: elle allait y renoncer, lorsqu'elle eut la pensée de se déguiser en vestale. C'était alors la plus grande vogue de l'opéra de la Vestale, dont le poëme est si dramatique et la musique si belle dans quelques parties. L'idée fut trouvée charmante et le quadrille eut lieu. Il était d'autant plus comique et plus carnaval que la vestale était enceinte de huit mois; cela rendait le supplice où elle marchait moins injuste. Une autre idée, que suggéra, je crois, M. de Longchamps[94], secrétaire des commandements de la grande-duchesse de Berg, fut de donner pour guide et pour chef du quadrille des vestales la Folie, mais en costume exact. Ce n'était pas aussi facile qu'on pourrait le croire de trouver une folie qui voulût revêtir un pantalon de tricot qui ne laissât pas deviner si une jambe était bien ou mal faite. Moi je prétendais, parce que je le croyais, que ce serait parce qu'on ne voudrait pas le laisser voir, la chose fût-elle même bien; mais je me trompais: il se trouva une charmante jeune fille, tout au plus âgée de dix-huit ans, qui revêtit les insignes de la folie sans se faire prier du tout. Elle était jolie comme un ange, et semblait bien plutôt faite pour rendre les gens fous d'amour pour elle-même que par le personnage mythologique qu'elle représentait. Cette jeune personne dansait dans une rare perfection toutes les danses de cette époque: le fandango avec ses castagnettes, les bacchanales de Steibelt avec le tambour de basque, la danse du châle avec une écharpe d'Orient, et pour en finir, le pas russe habillée en Cosaque; on voit qu'il ne manquait rien à l'éducation de mademoiselle Gui......t.
C'était le nom de la jolie Folie...