Je ne sais si d'autres femmes sont plus belles que Mme de Nevers, mais je n'ai vu qu'à elle cette réunion complète de tout ce qui plaît: la finesse de l'esprit et la simplicité du coeur, la dignité du maintien et la bienveillance des manières; Partout la première, elle n'inspirait point l'envie; elle avait cette supériorité que personne ne conteste, qui semble servir d'appui et exclut la rivalité. Les fées semblaient l'avoir douée de tous les talents et de tous les charmes. Sa voix venait jusqu'au fond de mon âme y porter je ne sais quelles délices qui m'étaient inconnues. Ah! mon ami! qu'importe la vie quand on a senti ce qu'elle m'a fait éprouver! Quelle longue carrière pourrait me rendre le bonheur d'un tel amour?
Il convenait à ma position dans le monde de me mêler peu de la conversation. M. le maréchal d'Olonne, par bonté pour mon père, me reprochait quelquefois le silence que je préférais garder, et je ne résistais pas toujours à montrer devant Mme de Nevers que j'avais une âme et que j'étais peut-être digne de comprendre la sienne; mais habituellement c'est elle que j'aimais à entendre: je l'écoutais avec délices, je devinais ce qu'elle allait dire, ma pensée achevait la sienne, je voyais se réfléchir sur son front l'impression que je recevais moi-même, et cependant elle m'était toujours nouvelle, quoique je la devinasse toujours.
Un des rapports les plus doux que la société puisse créer, c'est la certitude qu'on est ainsi deviné. Je ne tardai pas à m'apercevoir que Mme de Nevers sentait que rien n'était perdu pour moi de tout ce qu'elle disait. Elle m'adressait rarement la parole, mais elle m'adressait presque toujours la conversation. Je voyais qu'elle évitait de la laisser tomber sur des sujets qui m'étaient étrangers, sur un monde que je ne connaissais pas; elle parlait littérature; elle parlait quelquefois de la France, de Lyon, de l'Auvergne; elle me questionnait sur nos montagnes et sur la vérité des descriptions de d'Urfé. Je ne sais pourquoi il m'était pénible qu'elle s'occupât ainsi de moi. Les jeunes gens qui l'entouraient étaient aussi d'une extrême politesse, et j'en étais involontairement blessé; j'aurais voulu qu'ils fussent moins polis, ou qu'il me fût permis de l'être davantage. Une espèce de souffrance sans nom s'emparait de moi dès que je me voyais l'objet de l'attention. J'aurais voulu qu'on me laissât seul, dans mon silence, entendre et admirer Mme de Nevers.
Parmi les jeunes gens qui lui rendaient des soins et qui venaient assidûment à l'hôtel d'Olonne, il y en avait deux qui fixaient plus particulièrement mon attention: le duc de L… et le prince d'Enrichemont. Ce dernier était de la maison de Béthune et descendait du grand Sully; il possédait une fortune immense, une bonne réputation, et je savais que M. le maréchal d'Olonne désirait qu'il épousât sa fille. Je ne sais ce qu'on pouvait reprendre dans le prince d'Enrichemont, mais je ne vois pas non plus qu'il y eût rien à admirer. J'avais appris un mot nouveau depuis que j'étais dans le monde, et je vais m'en servir pour lui: ses formes étaient parfaites. Jamais il ne disait rien qui ne fût convenable et agréablement tourné; mais aussi jamais rien d'involontaire ne trahissait qu'il eût dans l'âme autre chose que ce que l'éducation et l'usage du monde y avaient mis. Cet acquis était fort étendu et comprenait tout ce qu'on ne croirait pas de son ressort. Le prince d'Enrichemont ne se serait jamais trompé sur le jugement qu'il fallait porter d'une belle action ou d'une grande faute; mais, jusqu'à son admiration, tout était factice: il savait les sentiments, il ne les éprouvait pas, et l'on restait froid devant sa passion et sérieux devant sa plaisanterie, parce que la vérité seule touche, et que le coeur méconnaît tout pouvoir qui n'émane pas de lui.
Je préférais le duc de L…, quoiqu'il eût mille défauts. Inconsidéré, moqueur, léger dans ses propos, imprudent dans ses plaisanteries, il aimait pourtant ce qui était bien, et sa physionomie exprimait avec fidélité les impressions qu'il recevait. Mobiles à l'excès, elles n'étaient pas de longue durée; mais enfin il avait une âme, et c'était assez pour comprendre celle des autres. On aurait cru qu'il prenait la vie pour un jour de fête, tant il se livrait à ses plaisirs; toujours en mouvement, il mettait autant de prix à la rapidité de ses courses que s'il eût eu les affaires les plus importantes. Il arrivait toujours trop tard, et cependant il n'avait jamais mis que cinquante minutes pour venir de Versailles; il entrait sa montre à la main, en racontant une histoire ridicule ou je ne sais quelle folie qui faisait rire tout le monde. Généreux, magnifique, le duc de L… méprisait l'argent et la vie; et, quoiqu'il prodiguât l'un et l'autre d'une manière souvent indigne du prix du sacrifice, j'avoue à ma honte que j'étais séduit par cette sorte de dédain de ce que les hommes prisent le plus. Il y a de la grâce dans un homme à ne reconnaître aucun obstacle, et, quand on expose gaiement sa vie dans une course de chevaux ou qu'on risque sa fortune sur une carte, il est difficile de croire qu'on n'exposerait pas l'une et l'autre avec encore plus de plaisir dans une occasion sérieuse. L'élégance du duc de L… me convenait donc beaucoup plus que les manières un peu compassées du prince d'Enrichemont; mais je n'avais qu'à me louer de tous deux. Les bontés de M. le maréchal d'Olonne m'avaient établi dans sa société de la manière qui pouvait le moins me faire sentir l'infériorité de la place que j'y occupais. Je n'avais presque pas senti cette infériorité dans les premiers jours; maintenant elle commençait à peser sur moi. Je me défendais par le raisonnement, mais le souvenir de Mme de Nevers était encore un meilleur préservatif: il m'était bien facile de m'oublier quand je pensais à elle, et j'y pensais à chaque instant.
Un jour, on avait parlé longtemps dans le salon du dévouement de Mme de B…, qui s'était enfermée avec son amie intime, Mme d'Anville, malade et mourante de la petite vérole. Tout le monde avait loué cette action, et l'on avait cité plusieurs amitiés de jeunes femmes dignes d'être comparées à celle-là. J'étais debout devant la cheminée et près du fauteuil de Mme de Nevers. "Je ne vous vois point d'amie intime, lui dis-je. — J'en ai une qui m'est bien chère, me répondit-elle: c'est la soeur du duc de L…. Nous sommes liées depuis l'enfance, mais je crains que nous ne soyons séparées pour bien longtemps: le marquis de C…, son mari, est ministre en Hollande, et elle est à La Haye depuis six mois. — Ressemble-t-elle à son frère? demandai-je. — Pas du tout, reprit Mme de Nevers; elle est aussi calme qu'il est étourdi. C'est un grand chagrin pour moi que son absence, dit Mme de Nevers. Personne ne m'est nécessaire que Madame de C…: elle est ma raison; je ne me suis jamais mise en peine d'en avoir d'autre, et à présent que je suis seule je ne sais plus me décider à rien. — Je ne vous aurais jamais cru cette indécision dans le caractère, lui dis-je. — Ah! reprit-elle, il est si facile de cacher ses défauts dans le monde! Chacun met à peu près le même habit, et ceux qui passent n'ont pas le temps de voir que les visages sont différents. — Je rends grâces au Ciel d'avoir été élevé comme un sauvage, repris-je: cela me préserve de voir le monde dans cette ennuyeuse uniformité; je suis frappé, au contraire, de ce que personne ne se ressemble. — C'est, dit-elle, que vous avez le temps d'y regarder; mais, quand on vient de Versailles en cinquante minutes, comment voulez-vous qu'on puisse voir autre chose que la superficie des objets? — Mais quand c'est vous qu'on voit, lui dis-je, on devrait s'arrêter en chemin. — Voilà de la galanterie, dit-elle. — Ah! m'écriai-je, vous savez bien le contraire!" Elle ne répondit rien et se mit à causer avec d'autres personnes. Je fus ému toute la soirée du souvenir de ce que j'avais dit; il me semblait que tout le monde allait me deviner.
Le lendemain, mon père se trouva un peu souffrant. Nous devions dîner à l'hôtel d'Olonne, et, pour ne pas me priver d'un plaisir, il fit un effort sur lui-même et sortit. Jamais son esprit ne parut si libre et si brillant que ce jour-là. Plusieurs étrangers qui se trouvaient à ce dîner témoignèrent hautement leur admiration, et je les entendis qui disaient entre eux qu'un tel homme occuperait en Angleterre les premières places. La conversation se prolongea longtemps; enfin la société se dispersa. Mon père resta le dernier, et, en lui disant adieu, M. le maréchal d'Olonne lui fit promettre de revenir le lendemain. Le lendemain! grand Dieu! il n'y en avait plus pour lui! En traversant le vestibule, mon père me dit: "Je sens que je me trouve mal." Il s'appuya sur moi et s'évanouit. Les domestiques accoururent: les uns allèrent avertir M. le maréchal d'Olonne; les autres transportèrent mon père dans une pièce voisine. On le déposa sur un lit de repos, et là tous les secours lui furent donnés. Mme de Nevers les dirigeait avec une présence d'esprit admirable. Bientôt un chirurgien attaché à la maison de M. le maréchal d'Olonne arriva, et, voyant que la connaissance ne revenait point à mon père, il proposa de le saigner. Nous attendions Tronchin, que Mme de Nevers avait envoyé chercher. Quelle bonté que la sienne! Elle avait l'air d'un ange descendu du Ciel près de ce lit de douleur; elle essayait de ranimer les mains glacées de mon père en les réchauffant dans les siennes. Ah! comment la vie ne revenait-elle pas à cet appel? Hélas! tout était inutile. Tronchin arriva et ne donna aucune espérance. La saignée ramena un instant la connaissance. Mon père ouvrit les yeux; il fixa sur moi son regard éteint, et sa physionomie peignit une anxiété douloureuse. M. le maréchal d'Olonne le comprit; il saisit la main de mon père et la mienne. "Mon ami, dit-il, soyez tranquille, Edouard sera mon fils." Les yeux de mon père exprimèrent la reconnaissance; mais cette vie fugitive disparut bientôt; il poussa un profond gémissement: il n'était plus! Comment vous peindre l'horreur de ce moment? Je ne le pourrais même pas. Je me jetai sur le corps de mon père, et je perdis à la fois la connaissance et le sentiment de mon malheur. En revenant à moi, j'étais dans le salon; tout avait disparu. Je crus sortir d'un songe horrible, mais je vis près de moi Mme de Nevers en larmes. M. le maréchal d'Olonne me dit: "Mon cher Edouard, il vous reste encore un père." Ce mot me prouva que tout était fini. Hélas! je doutais encore… Mon ami, quelle douleur! Accablé, anéanti, mes larmes coulaient sans diminuer le poids affreux qui m'oppressait. Nous restâmes longtemps dans le silence; je leur savais gré de ne pas chercher à me consoler. "J'ai perdu l'ami de toute ma vie, dit enfin M. le maréchal d'Olonne. — Il vous a dû sa dernière consolation, répondis-je. — Edouard, me dit M. le maréchal d'Olonne, de ce jour je remplace celui que vous venez de perdre: vous restez chez moi. J'ai donné l'ordre qu'on préparât pour vous l'appartement de mon neveu, et j'ai envoyé l'abbé Tercier prévenir M. d'Herbelot de notre malheur. Mon cher Edouard, je ne vous donnerai pas de vulgaires consolations; mais votre père était un chrétien, vous l'êtes vous-même: un autre monde nous réunira tous." Voyant que je pleurais, il me serra dans ses bras. "Mon pauvre enfant, dit-il, je veux vous consoler, et j'aurais besoin de l'être moi-même!" Nous retombâmes dans le silence. J'aurais voulu remercier M. le maréchal d'Olonne, et je ne pouvais que verser des larmes. Au milieu de ma douleur, je ne sais quel sentiment doux se glissait pourtant dans mon âme: les pleurs que je voyais répandre à Mme de Nevers étaient déjà une consolation; je me la reprochais, mais sans pouvoir m'y soustraire.
Dès que je fus seul dans ma chambre, je me jetai à genoux; je priai pour mon père, ou plutôt je priai mon père. Hélas! il avait fourni sa longue carrière de vertu, et je commençais la mienne en ne voyant devant moi que des orages. "Je fuyais ses sages conseils quand il vivait, me disais-je, et que deviendrai-je maintenant que je n'ai plus que moi-même pour guide et pour juge de mes actions! Je lui cachais les folies de mon coeur; mais il était là pour me sauver; il était ma force, ma raison, ma persévérance; j'ai tout perdu avec lui. Que ferai-je dans le monde sans son appui, sans le respect qu'il inspirait? Je ne suis rien, je n'étais quelque chose que par lui; il a disparu, et je reste seul comme une branche détachée de l'arbre et emportée par les vents!" Mes larmes recommencèrent; je repassai les souvenirs de mon enfance; je pleurai de nouveau ma mère, car toutes les douleurs se tiennent, et la dernière réveille toutes les autres! Plongé dans mes tristes pensées, je restai longtemps immobile et dans l'espèce d'abattement qui suit les grandes douleurs: il me semblait que j'avais perdu la faculté de penser et de sentir; enfin, je levai les yeux par hasard, et j'aperçus un portrait de Mme de Nevers… Indigne fils! en le contemplant, je perdis un instant le souvenir de mon père! Qu'était-elle donc pour moi? Quoi! déjà son seul souvenir suspendait dans mon coeur la plus amère de toutes les peines! Mon ami, ce sera un sujet éternel de remords pour moi que cette faute dont je vous fais l'aveu: non, je n'ai point assez senti la douleur de la mort de mon père! Je mesurais toute l'étendue de la perte que j'avais faite; je pleurais son exemple, ses vertus; son souvenir déchirait mon coeur, et j'aurais donné mille fois ma vie pour racheter quelques jours de la sienne; mais, quand je voyais Mme de Nevers, je ne pouvais pas m'empêcher d'être heureux.
Mon père témoignait par son testament le désir de reposer près de ma mère. Je me décidai à le conduire moi-même à Lyon. L'accomplissement de ce devoir soulageait un peu mon coeur. Quitter Mme de Nevers me semblait une expiation du bonheur que je trouvais près d'elle malgré moi. Mon père me recommandait aussi de terminer des affaires relatives à la tutelle des enfants d'un de ses amis: je voulais lui obéir; je me disais que je reviendrais bientôt, que j'habiterais sous le même toit que Mme de Nevers, que je la verrais à toute heure; et mon coupable coeur battait de joie à de telles pensées!
La veille de mon départ, M. le maréchal d'Olonne alla passer la journée à Versailles; je dînai seul avec Mme de Nevers et l'abbé Tercier. Cet abbé demeurait à l'hôtel d'Olonne depuis cinquante ans; il avait été attaché à l'éducation du maréchal, et la protection de cette famille lui avait valu un bénéfice et de l'aisance. Il faisait les fonctions de chapelain, et était un meuble aussi fidèle du salon de l'hôtel d'Olonne que les fauteuils et les ottomanes de tapisseries des Gobelins qui le décoraient. Un attachement si long, de la part de cet abbé, avait tellement lié sa vie à l'existence de la maison d'Olonne qu'il n'avait d'intérêt, de gloire, de succès et de plaisirs que les siens; mais c'était dans la mesure d'un esprit fort calme et d'une imagination tempérée par cinquante ans de dépendance. Il avait un caractère fort facile: il était toujours prêt à jouer aux échecs ou au trictrac, ou à dévider les écheveaux de soie de Mme de Nevers, et, pourvu qu'il eût bien dîné, il ne cherchait querelle à personne. La veille donc du jour où je devais partir, voyant que Mme de Nevers ne voulait faire usage d'aucun de ses petits talents, l'abbé s'établit après dîner dans une grande bergère auprès du feu, et s'endormit bientôt profondément. Je restai ainsi presque tête à tête avec celle qui m'était déjà si chère. J'aurais dû être heureux, et cependant un embarras indéfinissable vint me saisir quand je me vis seul avec elle. Je baissai les yeux, et je restai dans le silence. Ce fut elle qui le rompit. "A quelle heure partez-vous demain? me demanda-t-elle. — A cinq heures, répondis-je; si je commençais ici la journée, je ne saurais plus comment partir. — Et quand reviendrez-vous? dit-elle encore. — Il faut que j'exécute les volontés de mon père, répondis-je; mais je crois que cela ne peut durer plus de quinze jours, et ces jours seront si longs que le temps ne me manquera pas pour les affaires. — Irez-vous en Forez? demanda-t-elle. — Je le crois; je compte revenir par là, mais sans m'y arrêter. — Ne désirez-vous donc pas revoir ce lieu? me dit-elle; on aime tant ceux où l'on a passé son enfance! — Je ne sais ce qui m'est arrivé, lui dis-je; mais il me semble que je n'ai plus de souvenirs. — Tâchez de les retrouver pour moi, dit-elle. Ne voulez-vous pas me raconter l'histoire de votre enfance et de votre jeunesse? A présent que vous êtes le fils de mon père, je ne dois plus rien ignorer de vous. — J'ai tout oublié, lui dis-je; il me semble que je n'ai commencé à vivre que depuis deux mois." Elle se tut un instant, puis elle me demanda si le monde avait donc si vite effacé le passé de ma mémoire. "Ah! m'écriai-je, ce n'est pas le monde!" Elle continua: "Je ne suis pas comme vous, dit-elle; j'ai été élevée jusqu'à l'âge de sept ans chez ma grand'mère, à Faverange, dans un vieux château, au fond du Limousin, et je me le rappelle jusque dans ses moindres détails, quoique je fusse si jeune; je vois encore la vieille futaie de châtaigniers et ces grandes salles gothiques boisées de chêne et ornées de trophées d'armes comme au temps de la chevalerie. Je trouve qu'on aime les lieux comme des amis, et que leur souvenir se rattache à toutes les impressions qu'on a reçues. — Je croyais cela autrefois, lui répondis-je; maintenant je ne sais plus ce que je crois ni ce que je suis." Elle rougit, puis elle me dit: "Cherchez dans votre mémoire: peut-être trouverez-vous les faits, si vous avez oublié les sentiments qu'ils excitaient dans votre âme. Si vous voulez que je pense quelquefois à vous quand vous serez parti, il faut bien que je sache où vous prendre, et que je n'ignore pas, comme à présent, tout le passé de votre vie."