J'essayai de lui raconter mon enfance et tout ce que contient le commencement de ce cahier; elle m'écoutait avec attention, et je vis une larme dans ses yeux quand je lui dis quelle révolution avait produite en moi l'accident de ce pauvre enfant dont j'avais sauvé la vie. Je m'aperçus que mes souvenirs n'étaient pas si effacés que je le croyais, et près d'elle je trouvais mille impressions nouvelles d'objets qui jusqu'alors m'avaient été indifférents. Les rêveries de ma jeunesse étaient comme expliquées par le sentiment nouveau que j'éprouvais, et la forme et la vie étaient données à tous ces vagues fantômes de mon imagination.
L'abbé se réveilla comme je finissais le récit des premiers jours de ma jeunesse. Un moment après, M. le maréchal d'Olonne arriva. Mme de Nevers et lui me dirent adieu avec bonté. Il me recommanda de hâter autant que je le pourrais la fin de mes affaires, et me dit que pendant mon absence il s'occuperait de moi. Je ne lui demandai pas d'explication. Mme de Nevers ne me dit rien; elle me regarda, et je crus lire un peu d'intérêt dans ses yeux. Mais que je regrettais la fin de notre conversation! Cependant j'étais content de moi. "Je ne lui ai rien dit, pensais-je, et elle ne peut m'avoir deviné." C'est ainsi que je rassurais mon coeur. L'idée que Mme de Nevers pourrait soupçonner ma passion me glaçait de crainte, et tout mon bonheur à venir me semblait dépendre du secret que je garderais sur mes sentiments.
J'accomplis le triste devoir que je m'étais imposé, et pendant le voyage je fus un peu moins tourmenté du souvenir de Mme de Nevers. L'image de mon père mort effaçait toutes les autres. L'amour mêle souvent l'idée de la mort à celle du bonheur; mais ce n'est pas la mort dans l'appareil funèbre dont j'étais environné: c'est l'idée de l'éternité, de l'infini, d'une éternelle réunion, que l'amour cherche dans la mort; il recule devant un cercueil solitaire.
A Lyon, je retrouvai les bords du Rhône et mes rêveries, et Mme de Nevers régna dans mon coeur plus que jamais. J'étais loin d'elle, je ne risquais pas de me trahir, et je n'opposai aucune résistance à la passion qui venait de nouveau s'emparer de toute mon âme. Cette passion prit la teinte de mon caractère. Livré à mon unique pensée, absorbé par un seul souvenir, je vivais encore une fois dans un monde créé par moi-même et bien différent du véritable: je voyais Mme de Nevers, j'entendais sa voix; son regard me faisait tressaillir; je respirais le parfum de ses beaux cheveux. Emu, attendri, je versais des larmes de plaisir pour des joies imaginaires. Assis sur une pierre au coin d'un bois, ou seul dans ma chambre, je consumais ainsi des jours inutiles. Incapable d'aucune étude et d'aucune affaire, c'était l'occupation qui me dérangeait; et, malgré que je susse bien que mon retour à Paris dépendait de la fin de mes affaires, je ne pouvais prendre sur moi d'en terminer aucune. Je remettais tout au lendemain; je demandais grâce pour les heures, et les heures étaient toutes données à ce délice ineffable de penser sans contrainte à ce que j'aimais. Quelquefois on entrait dans ma chambre, et on s'étonnait de me voir impatient et contrarié comme si l'on m'eût interrompu. En apparence, je ne faisais rien; mais, en réalité, j'étais occupé de la seule chose qui m'intéressât dans la vie. Deux mois se passèrent ainsi. Enfin, les affaires dont mon père m'avait chargé finirent, et je fus libre de quitter Lyon.
C'est avec ravissement que je me retrouvai à l'hôtel d'Olonne; mais cette joie ne fut pas de longue durée. J'appris que Mme de Nevers partait dans deux jours pour aller voir à La Haye son amie Madame de C… Je ne pus dissimuler ma tristesse, et quelquefois je crus remarquer que Mme de Nevers aussi était triste; mais elle ne me parlait presque pas, ses manières étaient sérieuses; je la trouvais froide, je ne la reconnaissais plus, et, ne pouvant deviner la cause de ce changement, j'en étais au désespoir.
Après son départ, je restai livré à une profonde tristesse. Mes rêveries n'étaient plus, comme à Lyon, mon occupation chérie; je sortais, je cherchais le monde pour y échapper. L'idée que j'avais déplu à Mme de Nevers, et l'impossibilité de deviner comment j'étais coupable, faisaient de mes pensées un tourment continuel. M. le maréchal d'Olonne attribuait à la mort de mon père l'abattement où il me voyait plongé. "Notre malheur a fait une cruelle impression sur Natalie, me dit un jour M. le maréchal d'Olonne; elle ne s'en est point remise, elle n'a pas cessé d'être triste et souffrante depuis ce temps-là. Le voyage, j'espère, lui fera du bien. La Hollande est charmante au printemps; Madame de C… la promènera, et des objets nouveaux la distrairont."
Ce peu de mots de M. le maréchal d'Olonne me jeta dans une nouvelle anxiété. Quoi! c'était depuis la mort de mon père que Mme de Nevers était triste! Mais qu'était-il arrivé? qu'avais-je fait? Elle était changée pour moi: voilà ce dont j'étais trop sûr et ce qui me désespérait.
M. le maréchal d'Olonne, avec sa bonté accoutumée, s'occupait de me distraire. Il voulait que j'allasse au spectacle et que je visse tout ce qu'il croyait digne d'intérêt ou de curiosité; il me questionnait sur ce que j'avais vu, causait avec moi comme l'aurait fait mon père, et, pour m'encourager à la confiance, il me disait que ces conversations l'amusaient et que mes impressions rajeunissaient les siennes. M. le maréchal d'Olonne, quoiqu'il ne fût point ministre, avait cependant beaucoup d'affaires. Ami intime du duc d'A…, il passait pour avoir plus de crédit qu'en réalité il ne s'était soucié d'en acquérir; mais les grandes places qu'il occupait lui donnaient le pouvoir de rendre d'importants services. Toute la Guyenne, dont il était gouverneur, affluait chez lui. Pendant la plus grande partie de la matinée, il recevait beaucoup de monde. Quatre fois par semaine il s'occupait de sa correspondance, qui était fort étendue. Il avait deux secrétaires qui travaillaient dans un de ses cabinets, mais il me demandait souvent de rester dans celui où il écrivait lui-même; il me parlait des affaires qui l'occupaient avec une entière confiance; il me faisait quelquefois écrire un mémoire sur une chose secrète, ou des notes relatives aux affaires qu'il m'avait confiées, et dont il ne voulait pas que personne eût connaissance. J'aurais été bien ingrat si je n'eusse été touché et flatté d'une telle préférence. Je devais à mon père les bontés de M. le maréchal d'Olonne, mais ce n'était pas une raison pour en être moins reconnaissant. Je cherchais à me montrer digne de la confiance dont je recevais tant de marques, et M. le maréchal d'Olonne me disait quelquefois, avec un accent qui me rappelait mon père, qu'il était content de moi.
Il est singulièrement doux de se sentir à son aise avec des personnes qui vous sont supérieures. On n'y est point si l'on éprouve le sentiment de son infériorité; on n'y est pas non plus en apercevant qu'on l'a perdu: mais on y est si elles vous le font oublier. M. le maréchal d'Olonne possédait ce don touchant de la bienveillance et de la bonté; il inspirait toujours la vénération, et jamais la crainte; il avait cette sorte de sécurité sur ce qui nous est dû qui permet une indulgence sans bornes; il savait bien qu'on n'en abuserait pas et que le respect pour lui était un sentiment auquel on n'avait jamais besoin de penser. Je sentais mon attachement pour lui croître chaque jour, et il paraissait touché du dévouement que je lui montrais.
J'allais quelquefois chez mon oncle M. d'Herbelot, et j'y retrouvais la même gaieté, le même mouvement qui m'avaient tant déplu à mon arrivée à Paris. Mon oncle ne concevait pas que je fusse heureux dans cet intérieur grave de la famille de M. le maréchal d'Olonne, et moi je comparais intérieurement ces deux maisons tellement différentes l'une de l'autre. Quelque chose de bruyant, de joyeux, faisait de la vie, chez M. d'Herbelot, comme un étourdissement perpétuel. Là on ne vivait que pour s'amuser, et une journée qui n'était pas remplie par le plaisir paraissait vide; là on s'inquiétait des distractions du jour autant que de ses nécessités, comme si l'on eût craint que le temps qu'on n'occupait pas de cette manière ne se fût pas écoulé tout seul. Une troupe de complaisants, de commensaux, remplissaient le salon de M. d'Herbelot et paraissaient partager tous ses goûts; ils exerçaient sur lui un empire auquel je ne pouvais m'habituer: c'était comme un appui que cherchait sa faiblesse. On aurait dit qu'il n'était jamais sûr de rien sur sa propre foi: il lui fallait le témoignage des autres. Toutes les phrases de M. d'Herbelot commençaient par ces mots: "Luceval et Bertheney trouvent… Luceval et Bertheney disent…" Et Luceval et Bertheney précipitaient mon oncle dans toutes les folies et les ridicules d'un luxe ruineux et d'une vie pleine de désordres et d'erreurs. Dans cette maison, toutes les frivolités étaient traitées sérieusement, et toutes les choses sérieuses l'étaient avec légèreté. Il semblait qu'on voulût jouir à tout moment de cette fortune récente et de tous les plaisirs qu'elle peut donner, comme un avare touche son trésor pour s'assurer qu'il est là.