Chez M. le maréchal d'Olonne, au contraire, cette possession des honneurs et de la fortune était si ancienne qu'il n'y pensait plus; il n'était jamais occupé d'en jouir, mais il l'était souvent de remplir les obligations qu'elle impose. Des assidus, des commensaux, remplissaient aussi très-souvent le salon de l'hôtel d'Olonne; mais c'étaient des parents pauvres, un neveu officier de marine, venant à Paris demander le prix de ses services; c'était un vieux militaire couvert de blessures et réclamant la croix de Saint-Louis; c'étaient d'anciens aides de camp du maréchal; c'était un voisin de ses terres; c'était, hélas! le fils d'un ancien ami. Il y avait une bonne raison à donner pour la présence de chacun d'eux; on pouvait dire pourquoi ils étaient là, et il y avait une sorte de paternité dans cette protection bienveillante autour de laquelle ils venaient tous se ranger.
Les hommes distingués par l'esprit et le talent étaient tous accueillis chez M. le maréchal d'Olonne, et ils y valaient tout ce qu'ils pouvaient valoir: car le bon goût qui régnait dans cette maison gagnait même ceux à qui il n'aurait pas été naturel; mais il faut pour cela que le maître en soit le modèle, et c'est ce qu'était M. le maréchal d'Olonne.
Je ne crois pas que le bon goût soit une chose si superficielle qu'on le pense en général. Tant de choses concourent à le former! La délicatesse de l'esprit, celle des sentiments; l'habitude des convenances, un certain tact qui donne la mesure de tout sans avoir besoin d'y penser. Et il y a aussi des choses de position dans le goût et le ton qui exercent un tel empire! Il faut une grande naissance, une grande fortune; de l'élégance, de la magnificence dans les habitudes de la vie; il faut enfin être supérieur à sa situation par son âme et ses sentiments, car on n'est à son aise dans les prospérités de la vie que quand on s'est placé plus haut qu'elles. M. le maréchal d'Olonne et Mme de Nevers pouvaient être atteints par le malheur sans être abaissés par lui, car l'âme du moins ne déchoit point, et son rang est invariable.
On attendait Mme de Nevers de jour en jour, et mon coeur palpitait de joie en pensant que j'allais la revoir. Loin d'elle, je ne pouvais croire longtemps que je l'eusse offensée. Je sentais que je l'aimais avec tant de désintéressement, j'avais tellement conscience que j'aurais donné ma vie pour lui épargner un moment de peine, que je finissais par ne plus croire qu'elle fût mécontente de moi, à force d'être assuré qu'elle n'avait pas le droit de l'être. Mais son retour me détrompa cruellement!
Dès le même soir, je lui trouvai l'air sérieux et glacé qui m'avait tant affligé; à peine me parla-t-elle, et mes yeux ne purent jamais rencontrer les siens. Bientôt il parut que sa manière de vivre même était changée: elle sortait souvent, et quand elle restait à l'hôtel d'Olonne elle y avait toujours beaucoup de monde; elle était depuis quinze jours à Paris, et je n'avais encore pu me trouver un instant seul avec elle. Un soir, après souper, on se mit au jeu; Mme de Nevers resta à causer avec une femme qui ne jouait point. Cette femme, au bout d'un quart d'heure, se leva pour s'en aller, et je me sentis tout ému en pensant que j'allais rester tête à tête avec Mme de Nevers. Après avoir reconduit Madame de R…, Mme de Nevers fit quelques pas de mon côté; mais, se retournant brusquement, elle se dirigea vers l'autre extrémité du salon, et alla s'asseoir auprès de M. le maréchal d'Olonne, qui jouait au whist, et dont elle se mit à regarder le jeu. Je fus désespéré. "Elle me méprise! pensai-je; elle me dédaigne! Qu'est devenue cette bonté touchante qu'elle montra lorsque je perdis mon père? C'était donc seulement au prix de la plus amère des douleurs que je devais sentir la plus douce de toutes les joies! Elle pleurait avec moi alors; à présent, elle déchire mon coeur, et ne s'en aperçoit même pas." Je pensai pour la première fois qu'elle avait peut-être pénétré mes sentiments et qu'elle en était blessée. "Mais pourquoi le serait-elle? me disais-je: c'est un culte que je lui rends dans le secret de mon coeur; je ne prétends à rien, je n'espère rien. L'adorer, c'est ma vie: comment pourrais-je m'empêcher de vivre?" J'oubliais que j'avais mortellement redouté qu'elle ne découvrît ma passion, et j'étais si désespéré que je crois qu'en ce moment je la lui aurais avouée moi-même pour la faire sortir, fût-ce par la colère, de cette froideur et de cette indifférence qui me mettaient au désespoir.
"Si j'étais le prince d'Enrichemont ou le duc de L…, me disais-je, j'oserais m'approcher d'elle, je la forcerais à s'occuper de moi; mais, dans ma position, je dois l'attendre, et, puisqu'elle m'oublie, je veux partir. Oui, je la fuirai, je quitterai cette maison. Mon père y apportait trente ans de considération et une célébrité qui le faisait rechercher de tout le monde; moi, je suis un être obscur, isolé; je n'ai aucun droit par moi-même, et je ne veux pas des bontés qu'on accorde au souvenir d'un autre, même de mon père. Personne aujourd'hui ne s'intéresse à moi; je suis libre, je la fuirai, j'irai au bout du monde avec son souvenir, le souvenir de ce qu'elle était il y a six mois! Livré à ces pensées douloureuses, je me rappelais les rêveries de ma jeunesse, de ce temps où je n'étais l'inférieur de personne. "Entouré de mes égaux, pensais-je, je n'avais pas besoin de soumettre mon instinct à l'examen de ma raison; j'étais bien sûr de n'être pas inconvenable, ce mot créé pour désigner des torts qui n'en sont pas. Ah! ce malaise affreux que j'éprouve, je ne le sentais pas avec mes pauvres parents; mais je ne le sentais pas non plus, il y a six mois, quand Mme de Nevers me regardait avec douceur, quand elle me faisait raconter ma vie et qu'elle me disait que j'étais le fils de son père. Avec elle je retrouverais tout ce qui me manque. Qu'ai-je donc fait? en quoi l'ai-je offensée?"
Le jeu était fini; M. le maréchal d'Olonne s'approcha de moi et me dit: "Certainement, Edouard, vous n'êtes pas bien… Depuis quelques jours vous êtes fort changé, et ce soir vous avez l'air tout à fait malade." Je l'assurai que je me portais bien, et je regardai Mme de Nevers. Elle venait de se retourner pour parler à quelqu'un. Si j'eusse pu croire qu'elle savait que je souffrais pour elle, j'aurais été moins malheureux. Les jours suivants, je crus remarquer un peu plus de bonté dans ses regards, un peu moins de sérieux dans ses manières; mais elle sortait toujours presque tous les soirs, et, quand je la voyais partir à neuf heures, belle, parée, charmante, pour aller dans ces fêtes où je ne pouvais la suivre, j'éprouvais des tourments inexprimables; je la voyais entourée, admirée; je la voyais gaie, heureuse, paisible, et je dévorais en silence mon humiliation et ma douleur.
Il était question depuis quelque temps d'un grand bal chez M. le prince de L…, et l'on vint tourmenter Mme de Nevers pour la mettre d'un quadrille russe que la princesse voulait qu'on dansât chez elle et où elle devait danser elle-même. Les costumes étaient élégants et prêtaient fort à la magnificence. On arrangea le quadrille; il se composait de huit jeunes femmes, toutes charmantes, et d'autant de jeunes gens, parmi lesquels étaient le prince d'Enrichemont et le duc de L…. Ce dernier fut le danseur de Mme de Nevers, au grand déplaisir du prince d'Enrichemont. Pendant quinze jours, ce quadrille devint l'unique occupation de l'hôtel d'Olonne: Gardel venait le faire répéter tous les matins; les ouvriers de tout genre employés pour le costume prenaient les ordres; on assortissait des pierreries, on choisissait des modèles, on consultait des voyageurs pour s'assurer de la vérité des descriptions et ne pas s'écarter du type national, qu'avant tout on voulait conserver. Je savais mauvais gré à Mme de Nevers de cette frivole occupation, et cependant je ne pouvais me dissimuler que, si j'eusse été à la place du duc de L…, je me serais trouvé le plus heureux des hommes. J'avais l'injustice de dire des mots piquants sur la légèreté en général, comme si ces mots eussent pu s'appliquer à Mme de Nevers! Des sentiments indignes de moi, et que je n'ose rappeler, se glissaient dans mon coeur. Hélas! il est bien difficile d'être juste dans un rang inférieur de la société, et ce qui nous prime peut difficilement ne pas nous blesser. Mme de Nevers cependant n'était pas gaie, et elle se laissait entraîner à cette fête plutôt qu'elle n'y entraînait les autres. Elle dit une fois qu'elle était lasse de tous ces plaisirs; mais pourtant le jour du quadrille arriva, et Mme de Nevers parut dans le salon à huit heures en costume et accompagnée de deux ou trois personnes qui allaient avec elle répéter encore une fois le quadrille chez la princesse avant le bal.
Jamais je n'avais vu Mme de Nevers plus ravissante qu'elle ne l'était ce soir-là. Cette coiffure de velours noir, brodée de diamants, ne couvrait qu'à demi ses beaux cheveux blonds; un grand voile brodé d'or et très-léger surmontait cette coiffure, et tombait avec grâce sur son cou et sur ses épaules, qui n'étaient cachées que par lui; un corset de soie rouge boutonné, et aussi orné de diamants, dessinait sa jolie taille; ses manches blanches étaient retenues par des bracelets de pierreries, et sa jupe courte laissait voir un pied charmant, à peine pressé dans une petite chaussure en brodequin, de soie aussi et lacée d'or; enfin, rien ne peut peindre la grâce de Mme de Nevers dans cet habit étranger, qui semblait fait exprès pour le caractère de sa figure et la proportion de sa taille. Je me sentis troublé en la voyant, une palpitation me saisit; je fus obligé de m'appuyer contre une chaise. Je crois qu'elle le remarqua: elle me regarda avec douceur. Depuis si longtemps je cherchais ce regard qu'il ne fit qu'ajouter à mon émotion. "N'allez-vous pas au spectacle? me demanda-t-elle. — Non, lui dis-je, ma soirée est finie. — Cependant, reprit-elle, il n'est pas encore huit heures? — N'allez-vous pas sortir?" répondis-je. Elle soupira; puis, me regardant tristement: "J'aimerais mieux rester," dit-elle. On l'appela; elle partit. Mais, grand Dieu! quel changement s'était fait autour de moi! "J'aimerais mieux rester!" Ces mots si simples avaient bouleversé toute mon âme! "J'aimerais mieux rester!" Elle me l'avait dit, je l'avais entendu; elle avait soupiré, et son regard disait plus encore! Elle aimerait mieux rester! rester pour moi! O Ciel! cette idée contenait trop de bonheur: je ne pouvais la soutenir; je m'enfuis dans la bibliothèque; je tombai sur une chaise. Quelques larmes soulagèrent mon coeur. "Rester pour moi!" répétai-je. J'entendais sa voix, son soupir; je voyais son regard, il pénétrait mon âme, et je ne pouvais suffire à tout ce que j'éprouvais à la fois de sensations délicieuses. Ah! qu'elles étaient loin, les humiliations de mon amour-propre! que tout cela me paraissait en ce moment petit et misérable! Je ne concevais pas que j'eusse jamais été malheureux. "Quoi! elle aurait pitié de moi!" Je n'osais dire: "Quoi! elle m'aimerait!" Je doutais, je voulais douter! Mon coeur n'avait pas la force de soutenir cette joie! Je le tempérais comme on ferme les yeux à l'éclat d'un beau soleil; je ne pouvais la supporter tout entière. Mme de Nevers se tenait souvent le matin dans cette même bibliothèque où je m'étais réfugié: je trouvai sur la table un de ses gants; je le saisis avec transport; je le couvris de baisers; je l'inondai de larmes. Mais bientôt je m'indignai contre moi-même d'oser ainsi profaner son image par mes coupables pensées; je lui demandais pardon de la trop aimer. "Qu'elle me permette seulement de souffrir pour elle! me disais-je; je sais bien que je ne puis prétendre au bonheur. Mais est-il donc possible que ce qu'elle m'a dit ait le sens que mon coeur veut lui prêter? Peut-être que si elle fût restée un instant de plus elle aurait tout démenti." C'est ainsi que le doute rentrait dans mon âme avec ma raison; mais bientôt cet accent si doux se faisait entendre de nouveau au fond de moi-même. Je le retenais, je craignais qu'il ne s'échappât; il était ma seule espérance, mon seul bonheur: je le conservais comme une mère serre un enfant dans ses bras!
Ma nuit entière se passa sans sommeil. J'aurais été bien fâché de dormir, et de perdre ainsi le sentiment de mon bonheur. Le lendemain, M. le maréchal d'Olonne me fit demander dans son cabinet. Je commençai alors à penser qu'il fallait cacher ce bonheur, qu'il me semblait que tout le monde allait deviner; mais je ne pus surmonter mon invincible distraction. Je n'eus pas besoin longtemps de dissimuler pour avoir l'air triste… Je revis Mme de Nevers; elle évita mes regards, ne me parla point, sortit de bonne heure et me laissa au désespoir. Cependant sa sévérité s'adoucit un peu les jours suivants, et je crus voir qu'elle n'était pas insensible à la peine qu'elle me causait. Je ne pouvais presque pas douter qu'elle ne m'eût deviné: si j'eusse été sûr de sa pitié, je n'aurais pas été malheureux.